Selon Human Rights Watch, des autorités et forces tigréennes procèdent depuis plusieurs mois à des enrôlements forcés de civils, y compris de mineurs, dans un contexte de tensions croissantes avec le gouvernement fédéral éthiopien. L’organisation alerte sur une campagne qui nourrit un climat de peur dans une région encore marquée par la guerre de 2020-2022.
Une campagne d’enrôlement qui inquiète les populations
Dans plusieurs villes et localités du Tigré, dans le nord de l’Éthiopie, des habitants décrivent un quotidien marqué par la peur. Selon un rapport publié par Human Rights Watch (HRW), des forces et responsables locaux tigréens auraient procédé à des enlèvements et à des recrutements forcés visant d’anciens combattants, mais aussi des hommes et des adolescents interceptés dans les rues, sur leurs lieux de travail ou lors de perquisitions nocturnes à domicile.
L’organisation de défense des droits humains affirme avoir documenté six cas de recrutement forcé à partir d’entretiens réalisés à distance avec 18 personnes, parmi lesquelles des témoins, des proches de personnes enrôlées et des individus ayant réussi à échapper à leur enlèvement.
Cette campagne intervient alors que les relations entre les autorités fédérales éthiopiennes et le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), principale formation politique de la région, connaissent une nouvelle phase de tension.
Le spectre d’une nouvelle confrontation
Le Tigré porte encore les blessures du conflit armé qui a opposé, entre 2020 et 2022, les forces fédérales éthiopiennes et leurs alliés aux forces tigréennes. Cette guerre, marquée par de graves violations des droits humains et des atrocités contre les civils, avait pris fin avec la signature d’un accord de cessation des hostilités en novembre 2022.
Mais la fragile accalmie semble aujourd’hui menacée par une montée des tensions politiques et militaires.
Avant avril 2026, les autorités locales avaient déjà commencé à encourager publiquement les anciens combattants des Forces de défense du Tigré (TDF) à reprendre du service, à travers des réunions, des courriers et des appels téléphoniques.
Début juin, le TPLF aurait ensuite adopté une directive imposant un service militaire dans la région. Face aux accusations de recrutement forcé formulées par HRW, un responsable du parti a rejeté ces allégations, affirmant que les personnes rejoignant les forces tigréennes le faisaient volontairement.
Des arrestations dans les rues, les marchés et les mines d’or
D’après les témoignages recueillis par Human Rights Watch, les opérations de recrutement se sont intensifiées à partir de la fin avril. Des rafles auraient été organisées dans plusieurs espaces publics, notamment les marchés et les sites d’exploitation artisanale de l’or, une activité importante pour de nombreux jeunes de la région.
Des habitants affirment que les autorités locales disposaient de listes d’anciens combattants et s’appuyaient sur des informateurs de quartier pour identifier de nouvelles recrues.
Un ancien combattant interrogé par HRW raconte avoir vu des hommes armés en uniforme des TDF venir à son domicile dans la zone nord-ouest du Tigré. Selon son témoignage, plusieurs personnes auraient été emmenées ce jour-là vers un poste de police, parmi lesquelles des adolescents âgés d’environ 16 ou 17 ans.
Les opérations auraient également touché des civils sans expérience militaire. À Adi Gudem, dans la zone centrale du Tigré, un habitant affirme avoir assisté à des enlèvements visant des travailleurs journaliers, des agriculteurs et même des conducteurs de tricycles utilisés pour transporter de l’eau.
Les jeunes travailleurs de l’or parmi les victimes
Les sites miniers artisanaux seraient devenus l’un des principaux lieux de recrutement forcé.
Selon plusieurs témoignages, des policiers et membres des forces tigréennes auraient interrompu des activités minières près de Kola Tembien, avant de revenir quelques jours plus tard pour rassembler les travailleurs.
Un mineur cité par HRW raconte avoir été détenu avec plusieurs dizaines d’hommes et de garçons dans un bâtiment inachevé pendant plusieurs heures, avant que les autorités locales ne leur annoncent qu’ils rejoindraient les forces tigréennes.
Certains auraient tenté de résister, mais la présence d’hommes armés aurait empêché toute opposition. Des personnes auraient ensuite été transportées vers des centres militaires pour y recevoir une formation.
Un climat de peur qui gagne les familles
La pression ne concernerait pas uniquement les personnes ciblées par le recrutement. Selon HRW, certaines familles seraient également prises pour cible lorsque des proches refusent de rejoindre les forces armées.
Des habitants affirment que des parents ont été convoqués ou temporairement détenus afin de contraindre leurs enfants à se présenter aux autorités.
Face à cette situation, certains jeunes auraient choisi de quitter la région ou de se cacher. Des familles enverraient leurs proches vers d’autres villes, notamment Addis-Abeba, pour éviter un enrôlement forcé.
« Nous ne pouvons pas dormir. Nous devons changer d’endroit chaque nuit », témoigne un travailleur journalier de 30 ans cité par HRW, décrivant une vie désormais rythmée par la crainte d’être retrouvé.
Des violations du droit international dénoncées
Human Rights Watch rappelle que le recrutement forcé par des groupes armés non étatiques constitue une violation du droit international humanitaire. L’enrôlement ou l’utilisation d’enfants de moins de 18 ans dans les conflits armés est également considéré comme une grave atteinte aux droits de l’enfant.
L’organisation estime que les mesures prévoyant des sanctions contre les personnes refusant le service militaire ou contre leurs familles pourraient également contrevenir aux normes internationales.
Elle appelle l’Union africaine, les Nations unies ainsi que les pays ayant soutenu l’accord de paix de 2022 — notamment le Kenya, l’Afrique du Sud, les États-Unis et l’Union européenne — à exercer des pressions sur les autorités tigréennes afin de mettre fin aux recrutements forcés, libérer les personnes concernées et permettre des enquêtes indépendantes.
Une paix encore fragile au Tigré
Pour Human Rights Watch, la fin des combats en 2022 avait ouvert une fenêtre d’espoir pour reconstruire une région profondément meurtrie. Mais la reprise des tensions politiques et les accusations d’abus risquent de compromettre ces efforts.
Au-delà des accusations de recrutement forcé, la situation actuelle rappelle la fragilité de la paix au Tigré. Dans une région où les traumatismes de la guerre restent vivaces, toute nouvelle escalade pourrait raviver une crise dont les conséquences humaines avaient déjà dépassé les frontières éthiopiennes.
La Rédaction
Source – Human Rights Watch (Washington, DC)

