La Tanzanie s’enfonce dans une crise politique sans précédent à l’approche de l’élection présidentielle d’octobre 2025. Tandis que le principal parti d’opposition, Chadema, est disqualifié, son leader Tundu Lissu est inculpé de trahison. En parallèle, la présidente Samia Suluhu Hassan affronte une fronde interne au sein même du parti au pouvoir, le CCM, qu’elle tente de juguler par des purges ciblées.
L’opposition neutralisée : Lissu en prison, Chadema exclu
Tundu Lissu, président de Chadema et principal rival politique de la présidente Samia, a été arrêté début avril à Dar es Salaam. Il est accusé de trahison après avoir menacé de mobiliser la population pour bloquer les élections si aucune réforme constitutionnelle minimale n’était entreprise. L’infraction est passible de la peine de mort par pendaison. Dans une autre affaire, il est également poursuivi pour trois chefs d’inculpation au titre de la loi sur la cybercriminalité, pour des propos jugés diffamatoires envers la présidente, la police et le système judiciaire.
Cette arrestation marque une première depuis la réintroduction du multipartisme en 1995 : jamais un candidat présumé du principal parti d’opposition n’avait été ainsi écarté par voie judiciaire avant une élection nationale.
Alors que Lissu croupit en détention provisoire, Chadema a boycotté la signature du Code de conduite électorale le 12 avril, un document jugé décisif pour la participation aux élections. La Commission électorale (CENI) a confirmé que ce boycott équivalait à une disqualification de fait pour toutes les échéances électorales jusqu’en 2030. Seuls 18 partis, dont le CCM, ont signé le Code. Chadema est le seul à l’avoir rejeté, dénonçant une absence de dialogue et un refus d’engagement sur les réformes électorales.
« Pas de réformes, pas d’élections » : un mot d’ordre criminalisé
Depuis décembre 2024, Chadema mène une campagne nationale sous le slogan « Pas de réformes, pas d’élections », exigeant notamment :
•l’indépendance de la commission électorale,
•la possibilité de candidatures indépendantes,
•la contestation des résultats devant les tribunaux,
•et un seuil de victoire présidentielle à 51 % +1.
Malgré les interdictions de la police de mentionner ce slogan lors des rassemblements, Chadema a maintenu sa mobilisation et prévoit de recueillir 15 millions de signatures pour interpeller la communauté internationale sur ce qu’il qualifie de dérive autoritaire. Le vice-président du parti, John Heche, a assuré que la campagne se poursuivrait malgré l’arrestation de Lissu.
Crise de confiance et fractures internes au sein de Chadema
La victoire de Lissu à la tête du parti a révélé des lignes de fracture profondes. Une faction dissidente, baptisée « G-55 », dirigée officieusement par l’ancien président Freeman Mbowe et représentée publiquement par Jon Mrema, cherche à regagner de l’influence, avec le soutien présumé du CCM. Cette scission affaiblit le parti au moment même où il fait face à une exclusion de l’espace politique formel.
Samia contre son propre parti : purge stratégique à la tête du CCM
Si l’opposition est neutralisée, Samia Suluhu Hassan doit aussi affronter une menace interne : une fronde conservatrice au sein du CCM, alimentée par son ouverture démocratique depuis son accession au pouvoir en 2021.
En juillet 2024, la présidente a écarté trois de ses plus proches conseillers, dont le ministre des Affaires étrangères January Makamba, dans une tentative de reprendre le contrôle du parti. Ce mouvement vise à affaiblir les factions hostiles aux réformes et à s’assurer une majorité disciplinée avant les élections générales.
La stratégie d’ouverture politique — censée marquer une rupture avec l’autoritarisme de l’ère Magufuli — est aujourd’hui perçue par certains cadres du CCM comme une menace pour leur emprise. Samia, contrainte de composer avec une base partisane peu réceptive aux réformes, semble désormais se recentrer sur une gestion plus autoritaire du pouvoir.
Un verrouillage institutionnel inquiétant
Face à l’absence d’un véritable dialogue électoral, à l’incarcération d’un leader d’opposition, à la disqualification d’un parti majeur et aux purges internes au sommet de l’État, la Tanzanie entre dans une période à haut risque politique. La promesse de réformes démocratiques portée par Samia apparaît de plus en plus comme un mirage, rattrapée par la logique de conservation du pouvoir à tout prix.
Alors que les élections approchent, la Tanzanie s’éloigne dangereusement des standards démocratiques qu’elle prétendait restaurer.
La Rédaction

