C’était une voix forte, une pensée libre, un regard visionnaire. Koyo Kouoh, figure incontournable de la scène artistique contemporaine africaine et internationale, est décédée dans la nuit du vendredi 9 au samedi 10 mai 2025, à l’âge de 58 ans. La nouvelle a frappé le monde de l’art avec la brutalité d’un coup de tonnerre. Conservatrice en chef du Zeitz MOCAA au Cap, commissaire d’exposition engagée, théoricienne de l’art et fondatrice de la RAW Material Company à Dakar, Kouoh a consacré sa vie à reconfigurer les cartes du discours artistique mondial, en y inscrivant l’Afrique avec force, sans compromis.
Une trajectoire singulière, un engagement constant
Née en 1967 à Douala, au Cameroun, et élevée en Suisse à partir de l’adolescence, Koyo Kouoh était l’incarnation d’une identité transnationale qui nourrissait sa pensée curatrice. Après un début de carrière dans la finance, elle bifurque radicalement vers la culture, attirée par les récits, les formes, les résistances. Son arrivée à Dakar en 1996, après une rencontre marquante avec le cinéaste Ousmane Sembène fut décisive : c’est là qu’elle posera les fondements d’un centre névralgique de la pensée artistique en Afrique francophone, la RAW Material Company. Plus qu’un lieu d’exposition, RAW Material est un laboratoire. Un espace critique où artistes, penseurs, commissaires et activistes croisent leurs voix. C’est à travers cette structure qu’elle fait émerger une génération de créateurs engagés, tout en instaurant des dialogues Sud-Sud, souvent négligés dans les circuits de l’art global.

Une femme dans un bastion masculin
La mort de Koyo Kouoh n’est pas seulement celle d’une intellectuelle. Elle est aussi la perte d’une des trop rares femmes africaines à avoir dirigé une institution artistique de premier plan. En 2019, sa nomination au Zeitz Museum of Contemporary Art Africa (MOCAA), le plus grand musée d’art contemporain sur le continent africain, a marqué un tournant. Elle en a profondément transformé la gouvernance, la programmation, et la posture politique. Sous sa houlette, le Zeitz MOCAA est devenu bien plus qu’un musée : un acteur de la décolonisation culturelle.
Dans un monde de l’art encore majoritairement dominé par des figures masculines, européennes ou nord-américaines, la place occupée par Koyo Kouoh relevait presque de l’exception. Lorsqu’en décembre 2024, elle est nommée commissaire de la Biennale de Venise 2026, première femme africaine à obtenir ce poste, la reconnaissance est mondiale. Et pourtant, c’est moins un couronnement qu’une confirmation : Koyo Kouoh n’était pas une étoile montante, mais un phare déjà bien ancré dans le paysage artistique contemporain.
Une pensée critique et incarnée
Son œuvre intellectuelle s’articule autour de la photographie, de la vidéo, de l’art dans l’espace public, et plus largement, de la construction des récits africains postcoloniaux. Parmi ses publications majeures, Chronique d’une révolte (2012), consacrée aux mobilisations sociales, reste une référence. Elle y développe une approche curatoriale profondément politique, loin du fétichisme esthétique ou de l’exotisme souvent plaqué sur les artistes africains par certaines institutions occidentales. Koyo Kouoh ne se contentait pas de “montrer” l’Afrique. Elle pensait avec elle, depuis elle, et pour elle, tout en maintenant un dialogue permanent avec le monde.

Une perte qui rappelle celle de Bisi Silva
La disparition de Koyo Kouoh évoque celle de Bisi Silva, commissaire d’exposition nigériane décédée en février 2019 à l’âge de 56 ans. Fondatrice du Centre for Contemporary Art (CCA) à Lagos en 2007, Bisi Silva a joué un rôle crucial dans la promotion de l’art contemporain africain et la formation de jeunes commissaires sur le continent. Comme Koyo Kouoh, elle a œuvré sans relâche pour offrir une visibilité aux artistes africains et pour déconstruire les récits dominants dans le monde de l’art. Leurs parcours parallèles témoignent des défis auxquels sont confrontées les femmes africaines dans le monde de l’art, mais aussi de leur détermination à créer des espaces inclusifs et à redéfinir les normes établies.
Un héritage à défendre
La disparition de Koyo Kouoh ouvre une plaie vive dans le monde de l’art contemporain, en particulier africain. Son engagement, sa rigueur intellectuelle et sa capacité à fédérer les énergies demeureront un modèle pour les générations futures. Mais cette perte interroge aussi une structure encore fragile : combien d’autres Koyo Kouoh dans les institutions aujourd’hui ? Qui pour reprendre le flambeau dans un système où les femmes, et plus encore les femmes africaines accèdent difficilement aux postes de pouvoir ? Au-delà de l’hommage, il y a une urgence à poursuivre son combat : créer des espaces indépendants, former, écrire, publier, montrer, penser. Faire en sorte que l’Afrique ne soit plus l’objet de regards, mais le sujet d’un récit.
Koyo Kouoh disait souvent que « l’art est une manière de penser, pas seulement de montrer ». Son œuvre est un manifeste vivant de cette idée. Elle a semé des graines dans de nombreuses capitales culturelles africaines et mondiales. À nous, désormais, d’en prendre soin, de les faire pousser, et de prolonger son geste, sans le trahir.
Sa mort n’est pas une fin. C’est une invitation à élargir encore le champ, à ébranler les murs, à oser d’autres récits. Comme elle l’a toujours fait.
Richard Laté Lawson-Body

