Le secteur de la pêche artisanale sénégalaise traverse une crise profonde qui déborde aujourd’hui les eaux territoriales pour s’inviter dans les relations diplomatiques entre Dakar et Nouakchott. En cause : l’arrestation massive de pêcheurs sénégalais en Mauritanie, accusés d’exercer sans autorisation légale. Une situation explosive, alors même que les deux pays collaborent dans le domaine gazier.
Pêcheurs arrêtés, tensions ravivées
Depuis plusieurs semaines, les interpellations se multiplient du côté mauritanien. Près de 400 Sénégalais, pour la plupart des pêcheurs artisanaux, seraient actuellement détenus, selon une commission parlementaire. Le motif : absence de contrat de travail. Mais dans un secteur largement informel, la règle paraît inadaptée. « Il n’existe pas de contrat de travail dans la pêche artisanale », déplore Moustapha Dieng, secrétaire général du Syndicat national des pêcheurs du Sénégal. « Ce que vivent nos compatriotes en Mauritanie est inacceptable : rafles, détentions, conditions déplorables. »
Le récit d’Ousmane Ndoye, pêcheur arrêté début mars, est édifiant : « Les policiers nous ont demandé une carte de séjour. Quand nous avons voulu en connaître les formalités, nous avons été embarqués. Neuf jours en détention, dans des conditions très dures. »
Une diplomatie sur la corde raide
Face à la montée des tensions, Dakar tente de reprendre la main. En 45 jours, deux visites officielles ont été effectuées en Mauritanie : celle du Premier ministre Ousmane Sonko, puis celle de la ministre des Affaires étrangères Yacine Fall. Si cette dernière est restée discrète sur le sujet durant sa visite, elle avait dénoncé à l’Assemblée nationale les mauvais traitements infligés aux pêcheurs sénégalais.
L’ironie n’échappe à personne : alors que Sénégalais et Mauritaniens coopèrent étroitement sur le projet gazier Grand Tortue Ahmeyim (GTA), les relations s’enlisent sur la pêche, pourtant secteur vital pour l’économie sénégalaise.
Un secteur stratégique… mais abandonné
Depuis la fin, en novembre 2024, de l’accord de pêche entre le Sénégal et l’Union européenne, certaines espèces comme le gros thon sont réapparues. Mais faute de soutien structurant, la situation ne s’est pas améliorée. « L’État n’a rien fait depuis la résiliation de l’accord. Pas d’accompagnement, pas de modernisation. Nous avons des pirogues qui ne peuvent transporter que 100 kg de poisson », explique Moustapha Dieng.
À ces difficultés s’ajoutent les effets du changement climatique, l’interdiction de la pêche nocturne et l’absence d’investissements. Résultat : une baisse des captures, une dépendance accrue à l’importation, et une précarité galopante chez les pêcheurs.
L’émigration clandestine en toile de fond
Face à l’asphyxie du secteur, les départs clandestins en mer repartent à la hausse. En mars 2025, quelque 400 candidats à l’émigration ont été interpellés dans la zone de Dionewar, au sud de Dakar. Un phénomène symptomatique du désespoir d’une partie de la jeunesse rurale, privée de débouchés économiques.
Vers une refondation attendue
Le président Bassirou Diomaye Faye a ordonné l’ouverture de concertations nationales pour relancer le sous-secteur. En conseil des ministres, il a rappelé que la pêche artisanale, qui génère entre 600 000 et 700 000 emplois directs et indirects, représente 3,2 % du PIB et un apport budgétaire annuel estimé à 300 milliards FCFA.
Mais au-delà des déclarations, les pêcheurs attendent des actes : investissements dans les équipements, structuration des circuits, renforcement des coopérations régionales équilibrées. Tant que ces chantiers ne seront pas lancés, la mer restera un horizon de plus en plus incertain.
La Rédaction

