L’affaire des deux réalisateurs français détenus au Togo prend une nouvelle dimension. Dans un communiqué conjoint publié ce samedi 22 août, les ministères de la Sécurité et de la Justice exposent pour la première fois en détail les éléments retenus par l’enquête : déplacements hors du périmètre autorisé, utilisation d’un drone dont les caractéristiques n’auraient pas été déclarées et présence dans des localités soumises à des contraintes sécuritaires particulières. Des griefs qui ont conduit à l’ouverture d’une information judiciaire pour « fausses déclarations ».
Gaël Mocaër et Sebastian Perez Pezzani étaient supposés, avec leur collaborateur togolais Fred Vedomey, tourner un épisode de la série documentaire Les Routes de l’impossible, produite par Tony Comiti Productions et diffusée sur France Télévisions. Ils ont été interpellés le 27 juillet à Matchatom, dans la préfecture de la Binah.
Jusqu’ici, l’affaire était notamment présentée par la production, les familles et Reporters sans frontières sous l’angle d’une détention jugée « injustifiée » et « disproportionnée ». Le communiqué gouvernemental oppose désormais à cette lecture, visiblement tronquée, un dossier beaucoup plus circonstancié et lourd d’arrière-pensées journalistiques.
Une autorisation, mais des limites géographiques
Le point central concerne les conditions mêmes du tournage. Les autorités ne contestent pas l’existence d’une autorisation délivrée le 19 juin par le ministère chargé du Tourisme, de la Culture et des Arts. Elles précisent toutefois qu’elle avait été établie au seul nom du producteur-réalisateur togolais Komi Mawufemo Vedomey et qu’elle concernait des localités clairement déterminées.
Selon l’enquête rapportée par les deux ministères, Mango, Guérin-Kouka et Matchatom ne figuraient pas dans ce périmètre. L’équipe s’y serait pourtant rendue. À Matchatom, les prises de vues auraient notamment été réalisées à l’aide d’un drone dont les caractéristiques n’avaient pas été préalablement déclarées.
Cette précision déplace sensiblement le débat : le litige ne porte plus seulement sur l’existence d’une autorisation de tournage, mais sur l’étendue des droits qu’elle conférait et sur les conditions dans lesquelles elle aurait été utilisée.
La dimension sécuritaire alourdit le dossier
Le gouvernement insiste également sur la localisation de certaines prises de vues. Des zones parcourues par l’équipe sont soumises à des dispositions sécuritaires particulières, dans un contexte où l’état d’urgence sécuritaire demeure en vigueur dans le nord du pays.
Les ministères indiquent par ailleurs que l’enquête aurait fait apparaître d’autres irrégularités dans la préparation et l’exécution du projet, sans les détailler publiquement en raison de l’instruction judiciaire.
Transférés à Lomé avec leur matériel le 4 août, les trois membres de l’équipe ont été présentés au parquet le 17 août. Une information judiciaire a été ouverte et ils ont été inculpés pour « fausses déclarations ». La procédure se poursuit devant un juge d’instruction. Ils bénéficient à ce stade de la présomption d’innocence.
Lomé récuse le procès en atteinte à la liberté de la presse
C’est l’autre ligne forte du communiqué. Face aux appels à la libération des journalistes et aux interrogations entourant leur détention, les autorités togolaises affirment que la procédure ne vise ni le contenu du documentaire ni l’exercice de la liberté de la presse. Elles la présentent exclusivement comme une affaire de respect des règles administratives, réglementaires et sécuritaires, exactement comme cela aurait prévalu dans n’importe quel pays du globe dont une des régions serait soumise à des attaques terroristes.
Cette version s’oppose frontalement à celle défendue par RSF, les familles et la production, qui réclament leur libération. Paris indique de son côté suivre leur situation et être en contact avec Lomé.
Le communiqué du 22 août fait ainsi entrer l’affaire dans une phase différente. L’existence d’une autorisation de tournage, jusqu’ici avancée comme argument en faveur de l’équipe française, ne suffit plus à résumer le dossier : la justice devra désormais déterminer si ses limites ont effectivement été franchies et si les irrégularités invoquées par les autorités constituent les infractions reprochées
Les jours et semaines à venir nous situeront sur bien des zones d’ombres : espionnage ou journalisme ?
L’avenir le dira.
La Rédaction

