Jean-Pierre Fabre voulait manifestement reprendre l’initiative. Dans un long entretien accordé à AfreePress, le président de l’Alliance nationale pour le changement (ANC) présente le pouvoir de Faure Gnassingbé comme désormais « sans droit et sans alliés » et quasiment arrivé au terme de son parcours. Le ton est catégorique. Mais dès que l’on confronte cette offensive aux faits, le tableau devient nettement moins favorable à son auteur.
Un pouvoir « sans alliés » ? La diplomatie dit autre chose
Jean-Pierre Fabre affirme que le régime togolais serait désormais isolé et privé de ses soutiens extérieurs. Pourtant, la réalité diplomatique ne correspond pas à ce scénario.
Faure Gnassingbé demeure impliqué dans la médiation africaine sur la crise dans les Grands Lacs, mission confiée dans le cadre de l’Union africaine. Lomé continue parallèlement de recevoir des partenaires européens et de participer aux mécanismes diplomatiques régionaux.
On peut contester la politique intérieure togolaise, dénoncer la réforme constitutionnelle ou considérer que le pays devrait subir davantage de pressions internationales. Mais présenter le pouvoir comme pratiquement privé d’alliés revient à transformer une appréciation politique en constat diplomatique. Les deux ne se confondent pas.
Ce que la Cour de la CEDEAO a dit, et ce qu’elle n’a pas dit
Jean-Pierre Fabre dispose néanmoins d’un argument de poids : l’arrêt rendu le 29 janvier 2026 par la Cour de justice de la CEDEAO sur la réforme constitutionnelle de 2024. La juridiction communautaire a effectivement considéré que les conditions dans lesquelles celle-ci avait été adoptée constituaient un changement inconstitutionnel de gouvernement au regard de la Charte africaine de la démocratie.
Mais le président de l’ANC va beaucoup plus loin lorsqu’il transforme cette décision en quasi-acte de décès du régime.
La Cour n’a pas abrogé la Constitution de 2024. Elle n’a pas dissous les institutions de la Ve République et n’a pas ordonné le départ de Faure Gnassingbé. Dire que « ses jours sont comptés » relève donc d’une lecture politique de l’arrêt, non de son dispositif juridique.
C’est précisément là que le discours commence à se fragiliser : une victoire judiciaire, même importante, ne devient pas automatiquement une alternance politique.
Le bilan que Fabre évoque beaucoup moins
Le véritable angle mort de l’entretien se trouve cependant ailleurs : dans le parcours de Jean-Pierre Fabre lui-même.
À la présidentielle de 2010, il avait obtenu officiellement 33,93 % des suffrages. En 2015, il atteignait 35,19 %. Cinq ans plus tard, son score tombait à 4,68 %, derrière Agbéyomé Kodjo. Aux législatives de 2024, l’ANC n’a obtenu qu’un seul siège sur 113.
Ces résultats ont régulièrement été contestés par l’opposition. Ils n’en décrivent pas moins une évolution difficile à ignorer : Jean-Pierre Fabre n’occupe plus aujourd’hui la place centrale qui était la sienne dans l’opposition togolaise au début des années 2010.
Or, dans l’entretien, ce recul spectaculaire est très peu interrogé. Les responsabilités sont surtout recherchées du côté du pouvoir, des divisions de l’opposition ou de ceux qui auraient contribué à affaiblir l’ANC. Il reste beaucoup moins de place pour une question pourtant élémentaire : quelles erreurs stratégiques Jean-Pierre Fabre lui-même a-t-il commises ?
Quand la rupture absolue rencontre la politique réelle
Le président de l’ANC justifie également son refus de siéger à l’Assemblée nationale tout en conservant son mandat de maire du Golfe 4. Son argument consiste à distinguer une Assemblée participant directement à la construction de la Ve République d’une municipalité au service quotidien des populations.
La nuance existe. Mais elle révèle aussi les limites du discours de rupture absolue.
Jean-Pierre Fabre a été réélu maire du Golfe 4 en octobre 2025 par 22 voix sur 23 et dirige un exécutif municipal pluraliste. Autrement dit, jusque dans son propre exercice du pouvoir local, la réalité politique passe par des institutions et des compromis que la rhétorique nationale tend parfois à présenter comme infréquentables.
Le procès de Faure Gnassingbé ne suffit plus
Jean-Pierre Fabre reste un opposant historique et certaines de ses critiques contre le système togolais reposent sur des questions institutionnelles réelles. Mais après plus de quinze ans passés au premier plan, il ne peut plus simplement faire le procès du pouvoir sans accepter celui de sa propre stratégie.
Son entretien explique longuement pourquoi Faure Gnassingbé devrait partir. Il explique beaucoup moins comment l’ANC, affaiblie électoralement, pourrait désormais provoquer cette alternance.
C’est peut-être le paradoxe principal de sa démonstration : Jean-Pierre Fabre décrit un régime plus fragile que jamais au moment même où son propre parti apparaît beaucoup moins puissant qu’il ne l’était dix ans auparavant.
Si le pouvoir est réellement en sursis, comme il l’affirme, une question demeure donc entière : qui est aujourd’hui en mesure de transformer ce sursis en alternance ?
La Rédaction

