N’Djamena, juin 2025.
Depuis plus de trois mois, Olivier Monodji et Mahamat Saleh Alhissein, deux journalistes tchadiens reconnus, croupissent derrière les barreaux. Le premier, directeur de publication de L’hebdomadaire Le Pays et correspondant de Radio France Internationale ; le second, reporter à Télé Tchad, chaîne publique. Leurs torts supposés ? Avoir été accusés d’espionnage et de mise en danger de la sécurité de l’État pour des liens présumés avec le groupe paramilitaire russe Wagner.
Les éléments à charge paraissent pourtant ténus : une simple traduction de documents en arabe et un article sur l’ouverture d’un centre culturel russe. Mais dans un pays où la moindre allusion au groupe Wagner suffit à susciter la suspicion, ces preuves ont suffi à ouvrir une procédure judiciaire lourde. Initialement visés pour conspiration contre l’État, les deux journalistes ont vu les accusations requalifiées début juin par un juge, en vertu de l’article 95 du Code pénal tchadien. Ce dernier évoque le fait d’avoir eu des “intelligences” avec une puissance étrangère, infraction passible d’un à cinq ans de prison.
Une détention abusive malgré l’atténuation des charges
Malgré l’abandon des chefs d’accusation les plus graves, Mahamat Saleh Alhissein et Olivier Monodji demeurent en détention préventive. Une décision en contradiction flagrante avec le droit international relatif aux droits humains, qui stipule que la détention provisoire doit rester exceptionnelle et justifiée par des critères stricts.
« Cette affaire illustre une tendance inquiétante à la répression des voix indépendantes, en particulier dans le contexte de la transition politique et des élections à venir », alerte Human Rights Watch.
Un climat de plus en plus hostile aux médias
Depuis la mort en 2021 du président Idriss Déby Itno et l’arrivée au pouvoir de son fils Mahamat Idriss Déby, le Tchad s’enfonce dans un autoritarisme assumé. Les autorités ont suspendu des organes de presse, révoqué des licences de médias, interdit la couverture de rassemblements politiques, coupé l’accès à Internet, et intensifié les menaces judiciaires. Même Succès Masra, figure centrale de l’opposition et ancien Premier ministre, est détenu depuis plusieurs semaines pour « incitation à la haine et à la violence » à travers ses publications.
À quelques mois de l’élection présidentielle de 2024, la répression judiciaire des journalistes renforce un climat de peur et de verrouillage politique. La société civile, les partis d’opposition et les professionnels de l’information paient un prix élevé pour leur engagement ou leur indépendance.
Une liberté conditionnée au silence
La prolongation de la détention de Monodji et Alhissein, malgré la faiblesse du dossier, est un signal grave : la presse tchadienne est sous surveillance, et tout lien, réel ou supposé, avec une puissance étrangère — surtout dans un contexte aussi inflammable que celui du groupe Wagner — peut conduire à la prison.
Le gouvernement tchadien est désormais confronté à ses propres engagements en matière de droits humains. S’il souhaite garantir un minimum de crédibilité au processus électoral en cours, il lui faudra cesser de traiter les journalistes comme des ennemis de l’État. La mise en liberté provisoire des deux hommes, en l’absence de preuves accablantes, est non seulement une exigence juridique mais aussi une condition minimale pour toute démocratie aspirant à la transparence.
La Rédaction

