Taï. Le nom évoque à peine un point sur la carte de Côte d’Ivoire, tout à l’ouest, là où le pays touche le Liberia. Une localité modeste, enclavée, peu connue du grand public. Et pourtant, Taï abrite un trésor que le monde entier devrait chérir : l’une des dernières grandes forêts tropicales humides primaires d’Afrique de l’Ouest, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1982.
Un bout d’Amazonie africain
Le Parc national de Taï couvre plus de 5 000 km² et représente le plus vaste vestige de forêt tropicale primaire du golfe de Guinée. Ce qui subsiste ici, c’est une forêt millénaire, qui n’a jamais été coupée ni replantée. Une forêt ancienne, dense, mystérieuse — et vivante.
Avec ses 1 300 espèces végétales recensées, le parc est un haut lieu de biodiversité, comparable à certains écosystèmes sud-américains ou asiatiques. Il héberge notamment des espèces devenues rares ou menacées : le chimpanzé occidental, le cercopithèque Diane, l’hippopotame pygmée ou encore le pangolin géant. On y trouve aussi des espèces de papillons, d’amphibiens et de champignons uniques au monde.

Un laboratoire naturel
Le parc est aussi un centre de recherche scientifique international, où l’on étudie depuis les années 1970 les comportements animaux, les équilibres écologiques et l’évolution des forêts primaires. Le Centre Suisse de Recherches Scientifiques (CSRS), en partenariat avec des universités allemandes, ivoiriennes et américaines, y mène des travaux sur les chimpanzés du parc, capables, selon les chercheurs, d’apprentissages sociaux complexes et d’usage d’outils.
Une forêt en sursis
Malgré sa richesse, Taï est en danger. L’agriculture illégale, la déforestation, l’orpaillage clandestin et l’expansion humaine grignotent les abords du parc. Des routes forestières non autorisées facilitent le braconnage. Et l’absence de présence étatique forte dans la région rend le contrôle difficile.
Les populations riveraines, souvent en situation de précarité, vivent de l’agriculture vivrière ou de la chasse — ce qui crée une tension permanente entre besoins humains immédiats et enjeux écologiques globaux.

L’oubli d’un joyau mondial
Alors que la Côte d’Ivoire met en avant son potentiel économique, touristique et énergétique, Taï reste largement absent des discours officiels. Aucun vol ou train ne mène directement à la région. Les routes y sont parfois impraticables. Pourtant, ce site classé par l’UNESCO depuis plus de quarante ans pourrait devenir un pôle d’écotourisme exemplaire, alliant développement local, éducation environnementale et rayonnement international.
Ce que Taï nous dit
Taï n’est pas seulement une forêt : c’est un miroir du monde. Il nous montre ce qu’il reste de l’Afrique avant l’agriculture de masse, avant l’industrialisation à outrance. Il nous rappelle que la conservation n’est pas un luxe, mais une urgence — surtout dans un monde menacé par la perte de la biodiversité et le dérèglement climatique.

Préserver Taï, c’est préserver une mémoire vivante du monde naturel. Et c’est aussi donner une chance à des communautés locales d’inventer une autre voie : ni extraction, ni abandon, mais coexistence durable.
La Rédaction

