Ni homme ni femme, mais saints : ces visages oubliés du christianisme médiéval
Une offensive mondiale contre les identités trans
Partout dans le monde, les droits des personnes transgenres sont remis en cause par des législations de plus en plus restrictives. Des pays d’Europe centrale ont interdit les transitions de genre légales. En Afrique, plusieurs gouvernements ont renforcé des lois criminalisant les expressions de genre non conformes. En Asie, des États comme le Japon ou l’Indonésie maintiennent des barrières médicales ou juridiques à la reconnaissance de genre. En Amérique latine, certains progrès coexistent avec des vagues de persécutions transphobes, et même en Amérique du Nord, des lois interdisant l’affirmation de genre chez les mineurs ou bannissant certains soins médicaux se multiplient.
Souvent, ces mesures sont portées au nom d’un ordre moral, d’une tradition, ou d’une conception religieuse stricte du genre. Mais à y regarder de plus près, l’histoire du christianisme, elle-même, est loin d’être monolithique sur ce sujet. En revenant aux sources du Moyen Âge chrétien, on découvre des figures célébrées comme des saints, ayant transgressé les normes de genre de leur époque.
Les saints transgenres du Moyen Âge : une mémoire enfouie
Il existe au moins trente-quatre récits hagiographiques issus des premiers siècles du christianisme qui décrivent des personnes assignées femmes à la naissance, ayant vécu comme des hommes pour pouvoir se retirer dans des monastères. Ce n’était pas toujours une transition au sens moderne, mais leur expérience de vie, leur rôle social et leur reconnaissance religieuse en tant qu’hommes les rapprochent de ce qu’on nommerait aujourd’hui des identités transgenres.
Trois figures en particulier furent largement vénérées :
• Sainte Eugénie de Rome, qui devint abbesse après avoir vécu déguisée en moine.
• Sainte Euphrosyne d’Alexandrie, qui fuit un mariage forcé pour vivre dans un monastère masculin sous le nom de Smaragdos.
• Saint Marinos (ou Marine la Déguisée), qui entra dans un monastère avec son père et vécut en tant qu’homme jusqu’à sa mort.
Leurs histoires circulèrent à travers toute l’Europe, traduites en latin, en grec, en ancien français, en vieil anglais, et même lues à haute voix dans les églises. Elles étaient intégrées dans des ouvrages religieux de référence comme La Légende dorée. À aucun moment, leur travestissement n’est condamné comme immoral. Au contraire, leur vie est exaltée comme un modèle de foi, d’humilité et de renoncement.
La spiritualité médiévale, un espace de dépassement du genre
Dans ces récits, changer d’apparence ou de rôle social n’est pas une menace. C’est une métaphore puissante du passage d’un monde à un autre, du matérialisme à la foi, du tumulte à la paix intérieure. Les normes de genre n’y sont pas abolies, mais transcendées. La sainteté est décrite comme un effacement du corps et de ses assignations.
La chercheuse Alicia Spencer-Hall résume ainsi cette logique dans un ouvrage de 2021 : « La transidentité n’est pas seulement compatible avec la sainteté ; elle en est parfois le chemin. » En cela, le christianisme médiéval propose une conception du genre bien plus souple que ne le laisse croire la rhétorique actuelle de certaines autorités religieuses.
Régression ou amnésie religieuse ?
Face à la vague mondiale de lois anti-trans, une question s’impose : comment peut-on invoquer la tradition chrétienne pour exclure aujourd’hui ce qui fut jadis célébré ? La réponse réside peut-être dans une amnésie organisée, dans l’oubli volontaire de ces figures troublantes, trop ambigües pour les doctrines rigides contemporaines.
Il ne s’agit pas de forcer un anachronisme, ni d’imposer une grille de lecture moderne à des récits anciens. Il s’agit au contraire de réhabiliter une mémoire, de reconnaître que la tradition chrétienne n’a jamais été un bloc uniforme — et qu’elle a su, à des époques bien plus conservatrices, accueillir des existences en marge avec compassion et foi.
Une leçon pour aujourd’hui
À l’heure où des gouvernements du monde entier veulent enfermer les genres dans des cases administratives et médicales, l’histoire du christianisme offre une leçon inattendue. Les saints du Moyen Âge n’ont pas été sanctifiés parce qu’ils étaient trans — mais ils n’ont pas été exclus parce qu’ils l’étaient. Leur foi, leur renoncement et leur courage ont primé sur toute autre considération.
Que ces récits soient lus comme des allégories spirituelles ou comme des témoignages d’identités vécues, ils rappellent une vérité essentielle : la foi chrétienne authentique n’a pas toujours condamné la transidentité. Parfois, elle l’a même sanctifiée.
La Rédaction

