Prophétiser l’intolérance, c’est déjà tenter de la contenir
Mais encore faut-il pouvoir la nommer. Depuis plusieurs décennies, certains mots cristallisent les tensions plus qu’ils ne les apaisent. Islamophobie, en particulier, déclenche une méfiance que ne suscitent pas d’autres termes du même registre, comme judéophobie ou négrophobie. Pourtant, tous partagent une même fonction : désigner une forme spécifique de rejet. Alors pourquoi l’un dérange-t-il davantage que les autres ? Et que nous dit cette controverse sur la manière dont nos sociétés acceptent – ou refusent – de voir certaines discriminations ?
Un mot surchargé, un sens dénié
Depuis les années 2000, le terme islamophobie est accusé d’être l’arme sémantique des islamistes. Ses détracteurs affirment qu’il aurait été forgé ou instrumentalisé par les Frères musulmans ou les mollahs iraniens pour interdire toute critique de l’islam. En France, les autorités préfèrent parler d’“actes anti-musulmans”, comme pour éviter une contamination idéologique. Le mot fait peur. Il est jugé trop flou, trop militant, voire liberticide.
Et pourtant, les faits récents – comme l’assassinat à caractère religieux d’Aboubakar Cissé dans une mosquée du Gard – rappellent que certaines violences ciblent bel et bien les musulmans en tant que tels. Et que le mot islamophobie décrit précisément cette réalité, qu’on le veuille ou non.
Une généalogie savante, pas religieuse
Contrairement aux accusations fréquentes, le mot n’a pas été inventé par des islamistes. Il remonte au début du XXe siècle, en contexte colonial. En 1910, le juriste Alain Quellien, travaillant pour le ministère des Colonies, parle d’islamophobie pour désigner un “préjugé contre l’islam répandu chez les peuples de civilisation occidentale et chrétienne”. Bien avant la naissance des Frères musulmans, bien avant la Révolution iranienne.
Des chercheurs comme Vincent Geisser, Marwan Mohammed, Abdellali Hajjat ou Olivier Le Cour-Grandmaison ont documenté cette origine savante et administrative. Le mot naît dans les milieux de l’ethnologie, chez des chercheurs qui observent comment l’islam est dénigré par les autorités coloniales comme une religion “arriérée”, incompatible avec la science, la modernité ou la République.
Une famille de mots : quand les rejets ont un nom
Le plus frappant, c’est que l’islamophobie n’est pas un cas isolé. D’autres termes, construits sur le même modèle, sont passés dans le langage courant sans susciter de telles polémiques. Judéophobie, utilisé dès le XIXe siècle, a même précédé le mot antisémitisme, parfois jugé trop vague. Négrophobie, romaphobie, sinophobie désignent respectivement les préjugés envers les personnes noires, roms ou chinoises. Tous ces mots sont imparfaits, discutables, parfois repris dans des luttes politiques. Mais aucun n’a été disqualifié avec autant d’acharnement que l’islamophobie.
Pourquoi ce deux poids, deux mesures ? Parce que derrière le débat sémantique, il y a un inconfort plus profond : la difficulté à reconnaître certains groupes comme des minorités stigmatisées, dignes de protection. Admettre l’existence de l’islamophobie, de la négrophobie ou de la sinophobie, c’est reconnaître que des citoyens ne bénéficient pas pleinement de la promesse d’égalité, et que leur origine ou leur foi les expose au soupçon, à la violence ou à l’exclusion.
Une intolérance mondialisée, sans visage fixe
Ce panorama soulève une question plus vaste : existe-t-il un mot pour désigner une intolérance mondialisée, fluide, contextuelle ? Une haine sans visage fixe, qui se déplace selon les continents, les conflits, les tensions sociales. Les Blancs peuvent être visés en Afrique du Sud. Les Asiatiques, stigmatisés en Occident. Les Noirs, rejetés dans les pays du Golfe. Les Juifs, menacés dans des contextes postcoloniaux. Et les musulmans, un peu partout.
Face à cette réalité mouvante, aucun mot ne s’impose. Racisme anti-blancs ? Très controversé, souvent récupéré pour inverser les rapports de domination. Sinophobie ? De plus en plus mobilisé, mais encore peu connu. Antiasianisme ? Balbutiant. Il manque un langage global pour désigner ces haines polymorphes, qui surgissent dans des contextes culturels et politiques très différents.
Nommer, c’est se battre dans l’histoire
Nommer, c’est toujours une affaire de pouvoir. Tous les mots qui désignent des formes de racisme ne naissent pas égaux. Ils émergent dans un rapport de force, souvent asymétrique. Ceux qui ont pu imposer le mot antisémitisme, ou même judéophobie, l’ont fait dans des contextes où la reconnaissance politique, médiatique et juridique de leur souffrance était devenue incontestable.
À l’inverse, islamophobie, négrophobie ou sinophobie restent des mots en tension, parce qu’ils ébranlent une domination encore active, ou qu’ils surgissent d’un passé colonial non digéré. La reconnaissance d’un racisme passe d’abord par la légitimité de ceux qui le dénoncent. Et tant que cette légitimité reste contestée, le mot lui-même devient suspect.
La Rédaction

