Dakar – Le 6 novembre, le tribunal correctionnel de Dakar a été le théâtre d’une confrontation inédite entre Abdoulaye Sylla, directeur général d’ECOTRA SA, et le banquier d’affaires Sakiyoulahi Sow. Au centre du litige : 5 milliards de F CFA versés au Trésor togolais dans le cadre d’un rachat controversé de la Société interafricaine de banque (SIAB). La tension était palpable dans la salle d’audience, alors que M. Sow, libre, brandissait une valise remplie de documents pour contester les accusations d’escroquerie et d’abus de confiance.
Une opération financière qui tourne au procès
Selon la plainte déposée par Abdoulaye Sylla en octobre 2022, ces 5 milliards de F CFA étaient destinés à l’acquisition des actions de la SIAB. Mais après que le gouvernement togolais a résilié le protocole d’accord, ECOTRA a découvert que l’argent avait été détourné au profit de la société Siraj Financial Holding, créée par Sakiyoulahi Sow à son insu. La transaction, initialement présentée comme une simple acquisition d’actions, s’est transformée en une affaire judiciaire complexe mêlant promesses financières, documents officiels et lettres d’intention.
Sakiyoulahi Sow a reconnu la transaction mais contesté le montant. Selon lui, 4,5 milliards de F CFA correspondaient à ses honoraires pour avoir accompagné ECOTRA dans un projet de développement urbain à Diamniadio, et seule une fraction, 500 millions, relevait de la participation d’ECOTRA. Le prévenu a expliqué avoir investi personnellement près de 2 milliards pour sécuriser l’opération face à d’autres investisseurs libyens et présenté des courriels et lettres d’intention pour justifier sa version des faits.
Le Togo, acteur central de l’opération
Le gouvernement togolais occupe une place clé dans cette affaire. Le virement de 5 milliards a transité par le Trésor public togolais le 17 juillet 2017, officialisant ainsi la transaction. Mais la résiliation du protocole d’accord par l’État a déclenché la crise entre les parties. « Le rôle du Trésor togolais était de garantir la traçabilité des fonds, mais l’annulation du rachat ne dépendait ni de M. Sow ni de M. Sylla », expliquent les documents judiciaires. Cette implication souligne le poids et la responsabilité des institutions publiques dans les opérations financières internationales et les risques que peuvent représenter ces transactions pour les acteurs privés.
Abus de confiance écarté, escroquerie confirmée
Le juge a rapidement écarté la qualification d’abus de confiance, estimant qu’il n’y avait pas eu de remise volontaire et contractuelle des fonds. Mais l’escroquerie a été retenue : Sakiyoulahi Sow avait incité M. Sylla à effectuer le virement en lui faisant croire qu’il deviendrait actionnaire de la SIAB, alors que l’argent bénéficiait en réalité à sa société. L’absence de convention d’honoraires formelle a renforcé cette interprétation.
Le protocole de médiation signé en décembre 2022 confirme que M. Sylla détient le droit de propriété exclusif sur les 5 milliards. Pour le juge, les manœuvres de M. Sow constituent des éléments indiscutables de fraude, déterminant la remise des fonds.
Une audience tendue et des enjeux financiers colossaux
À la barre, Sakiyoulahi Sow a défendu son rôle de banquier d’affaires et contesté toute malversation, arguant des honoraires prétendument dus et des investissements personnels pour sécuriser l’opération. De leur côté, les avocats d’ECOTRA ont dénoncé une manipulation et réclamé 10 milliards de F CFA en dommages et intérêts. Le procureur s’est en remis à la sagesse du tribunal, tandis que la défense a demandé la relaxe pure et simple. Le délibéré est fixé au 4 décembre 2025.
Ce dossier illustre à quel point les opérations financières transfrontalières peuvent devenir des enjeux judiciaires majeurs, où des milliards sont en jeu et où la frontière entre conseils financiers, transactions légitimes et fraude peut devenir floue.
La Rédaction
Références externes :
– Cour suprême du Sénégal, Arrêt n° 05 du 23 avril 2020, affaire n°J/459/RG/19 opposant ECOTRA SA à l’État du Sénégal.
– Cour suprême du Sénégal, Arrêt n° 61 du 15 décembre 2022, chambre d’accusation.
– SeneNews, « Escroquerie : Abdoulaye Sylla Ecotra, Zakiroulahi Sow et les 10 milliards de F CFA », 7 novembre 2025.
– SeneNews, « Zaki Sow arrêté… pour escroquerie portant sur 5 milliards FCFA », 3 février 2023.

