Une guerre peut désormais renchérir le pain, le riz ou les légumes bien au-delà du pays où elle se déroule. Devant le Conseil de sécurité des Nations unies, le Programme alimentaire mondial alerte sur une nouvelle mécanique de la faim : les conflits se propagent dans les systèmes alimentaires mondiaux par les routes maritimes, l’énergie, les engrais et les transports. Pour les pays africains dépendants des importations, le risque est particulièrement élevé.
La faim provoquée par les guerres n’est plus seulement celle des populations prises au piège des combats. Un port bloqué en mer Noire, un pétrolier immobilisé dans le détroit d’Ormuz ou un navire commercial menacé en mer Rouge peuvent désormais produire des effets jusque dans les marchés africains, à plusieurs milliers de kilomètres du front.
C’est l’avertissement lancé le 25 août devant le Conseil de sécurité par Carl Skau, directeur exécutif par intérim du Programme alimentaire mondial (PAM). Selon lui, le cercle qui relie guerre et faim s’accélère : les conflits détruisent les moyens de production là où ils éclatent, mais leurs conséquences circulent aussi d’un continent à l’autre par des économies devenues profondément interdépendantes.
Trois passages maritimes, une même vulnérabilité
Le PAM pointe désormais ce qu’il décrit comme une crise touchant trois grands points de passage du commerce mondial : le détroit d’Ormuz, la mer Rouge et la mer Noire. Chacun concentre une partie des flux indispensables au fonctionnement des systèmes alimentaires, qu’il s’agisse d’énergie, de céréales, d’engrais ou de marchandises.
La première transmission passe par le pétrole. Lorsque son prix augmente, le choc ne s’arrête pas à la station-service. Il touche le fonctionnement des pompes d’irrigation, les tracteurs, les moulins, le transport des récoltes et celui des produits jusqu’aux marchés. Selon le PAM, les prix des denrées de base au Soudan ont ainsi augmenté de près de 40 % depuis février 2026. L’organisation indique également supporter des coûts de transport maritime supérieurs de 20 % et une hausse de 35 % du carburant utilisé pour ses opérations aériennes humanitaires.
La pression se prolonge avec les engrais. Les perturbations des exportations ont déjà affecté la campagne agricole en cours en Afrique et en Asie, selon le PAM. Le danger est alors différé : des engrais plus rares ou plus chers aujourd’hui peuvent signifier des rendements plus faibles lors des prochaines récoltes et donc une nouvelle poussée des prix plusieurs mois après le début de la crise.
En mer Rouge, les attaques contre la navigation commerciale dans le détroit de Bab el-Mandeb réduisent encore les échanges et fragilisent l’accès au canal de Suez. En mer Noire, l’intensification des attaques russes et ukrainiennes menace une autre artère stratégique. Le PAM souligne que les exportations russes et ukrainiennes représentent ensemble une part majeure de l’approvisionnement mondial en blé et que les expéditions de céréales passant par le Bosphore ont reculé de 40 % sur un an.
Pour l’Afrique, le choc peut arriver par les prix
Cette mécanique expose particulièrement les économies africaines qui importent une partie importante de leurs céréales, de leurs produits pétroliers ou de leurs intrants agricoles. Même lorsqu’un pays n’est pas directement impliqué dans une guerre, il peut en absorber progressivement le coût par le renchérissement du transport, des engrais et des denrées importées.
Le problème devient plus aigu lorsque ces hausses internationales rencontrent des monnaies fragiles, des finances publiques contraintes et des ménages consacrant déjà une part importante de leurs revenus à l’alimentation. Une crise géopolitique extérieure peut alors rapidement devenir une crise sociale intérieure.
Certaines régions du continent affrontent simultanément le conflit et cette inflation importée. Le Soudan, le Soudan du Sud, le Nigeria et la Somalie figurent parmi les situations les plus préoccupantes recensées en 2026 par la FAO et le PAM. La RDC et le Mali font également partie des 13 « foyers de faim » identifiés pour la période allant de juin à novembre. Sur ces 13 situations, 12 ont le conflit ou la violence parmi les principaux moteurs de l’insécurité alimentaire.
266 millions de personnes confrontées à la faim aiguë
Le contexte mondial laisse peu de marge. En 2025, environ 266 millions de personnes dans 47 pays et territoires ont connu des niveaux élevés d’insécurité alimentaire aiguë, soit près de 23 % des populations analysées. En dix ans, la proportion de personnes touchées dans les zones étudiées a pratiquement doublé. Pour la première fois depuis la création du Global Report on Food Crises, des situations de famine ont été confirmées au cours d’une même année dans deux contextes distincts, dans certaines parties de Gaza et du Soudan.
Parallèlement, les moyens disponibles pour empêcher l’aggravation de ces crises diminuent. Les financements humanitaires destinés à l’aide alimentaire, à l’agriculture d’urgence et à la nutrition dans les contextes de crise ont chuté d’environ 59 % entre 2022 et 2025, revenant à des niveaux proches de ceux observés une décennie auparavant.
Le paradoxe est brutal : les besoins augmentent alors que la capacité d’intervention recule.
Quand une guerre lointaine entre dans le prix d’un repas
L’alerte du PAM dépasse donc les seules urgences humanitaires. Elle décrit un système alimentaire mondial devenu suffisamment interconnecté pour qu’un conflit régional puisse modifier le coût d’un repas sur un autre continent.
Pour l’Afrique, cette évolution pose une question de souveraineté autant que de sécurité alimentaire. Accroître la production locale ne suffit pas si celle-ci dépend fortement d’engrais importés, de carburants soumis aux marchés internationaux et de corridors maritimes vulnérables. La diversification des approvisionnements, le développement des capacités de stockage, la transformation locale et la réduction de la dépendance aux intrants extérieurs deviennent autant d’outils de protection contre des crises qui peuvent naître très loin.
La résolution 2417 du Conseil de sécurité reconnaissait dès 2018 le lien entre conflit et insécurité alimentaire. Huit ans plus tard, le PAM estime que cette relation a changé d’échelle : la guerre ne détruit plus seulement les récoltes là où elle se déroule. Elle peut désormais voyager par les détroits, les cargos, les marchés énergétiques et les chaînes logistiques jusqu’à atteindre, à des milliers de kilomètres du front, le prix du prochain repas.
La Rédaction
Sources : ONU Info ; Programme alimentaire mondial (PAM), intervention de Carl Skau devant le Conseil de sécurité, 25 août 2026 ; FAO-PAM, Hunger Hotspots, juin-novembre 2026 ; Global Report on Food Crises 2026. (Programme Alimentaire Mondial)

