Un financement ancré dans les campagnes
Le bétail n’est plus seulement une richesse pastorale dans le Sahel. Il est devenu l’un des moteurs discrets, mais redoutablement efficaces, du financement des groupes djihadistes actifs dans la région. C’est ce que révèle un rapport récent de l’Initiative mondiale contre la criminalité transnationale organisée.
Deux principaux groupes sont mis en cause : le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), affilié à Al-Qaïda, et l’État islamique dans le Sahel (IS Sahel). Ensemble, ils orchestrent des razzias ciblées contre les villages pour s’approprier le cheptel, avant de le revendre dans des circuits bien rôdés.
Une économie parallèle à ciel ouvert
Dans le nord du Burkina Faso, les assauts djihadistes sont souvent suivis de vols massifs de bétail. Les troupeaux sont ensuite acheminés et écoulés dans les marchés du nord de la Côte d’Ivoire et du Ghana, parfois à moitié prix. Ce trafic permet non seulement de générer des fonds rapides, mais aussi d’échanger les animaux contre du carburant, des motos ou du matériel logistique.
Selon Flore Berger, chercheuse spécialisée dans ces réseaux criminels, cette économie parallèle renforce également l’emprise des groupes sur certaines communautés locales, en accentuant leur infiltration dans le tissu social.
Quand les supplétifs dérapent
Le rapport ne se limite pas aux groupes armés. Il pointe également du doigt les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), supplétifs de l’armée burkinabè. Dans certaines opérations, des VDP auraient confondu populations civiles et complices présumés du GSIM, s’emparant à leur tour du bétail sous prétexte de représailles.
Des sanctions auraient été prises à la suite de ces débordements, avec des mutations ou suspensions ciblées, mais le phénomène demeure préoccupant.
Des éleveurs sacrifiés
Les premières victimes de cette spirale restent les éleveurs eux-mêmes. Privés de leur unique ressource, ils sombrent dans la misère. Pour certains, la situation devient si intenable qu’ils se retrouvent contraints de collaborer, voire de rejoindre les groupes djihadistes pour survivre.
Au Niger, un éleveur contacté par DW résume l’ampleur du désespoir : « Tout le monde nous accuse d’être complices. Les djihadistes, les voleurs, les forces de défense… tous nous prennent notre bétail. Certains tuent, d’autres volent. Aujourd’hui, la viande est hors de prix, et beaucoup ont tout abandonné. »
Un fléau régional aux multiples visages
La dynamique s’étend au-delà du Sahel central. Dans le bassin du lac Tchad, Boko Haram serait également impliqué dans des opérations similaires, en lien avec les trafics de bétail au Nigeria. Ce commerce illicite, bien qu’opaque, représenterait des centaines de millions de francs CFA, d’après le rapport, sans qu’un chiffrage exact ne soit encore établi.
L’enjeu dépasse donc le simple vol : c’est toute la filière élevage, pilier économique de la région, qui est menacée par l’insécurité et l’impunité.
La Rédaction

