Le ton est désormais frontal entre Niamey et le groupe français Orano. Dans une déclaration aux accents offensifs, le ministre nigérien des Mines, Abarchi Ousmane, accuse l’industriel d’avoir tenté en 2024 de provoquer l’arrêt de la production d’uranium à la Somaïr afin de démontrer sa prétendue indispensabilité. Une stratégie que les autorités affirment avoir déjouée, en maintenant l’activité grâce aux seuls techniciens nigériens.
Une confrontation autour du contrôle opérationnel
Au cœur du différend se trouve la Somaïr, pilier de l’exploitation uranifère du Niger. Selon le ministre, la demande d’arrêt formulée dès juin 2024 par la direction aurait été rejetée sur la base du code minier national, qui impose une validation préalable des autorités pour toute suspension de production.
Niamey revendique aujourd’hui une continuité de l’exploitation « à 100 % » assurée par ses propres cadres, une affirmation hautement symbolique dans un contexte où la question de la souveraineté économique s’est imposée comme axe central de la politique du régime dirigé par Abdourahamane Tiani.
Ressources stratégiques et tensions financières
Au-delà du différend opérationnel, le dossier révèle des enjeux financiers majeurs. Le ministre évoque notamment un stock de 793 tonnes d’uranium constitué en France avant juillet 2023, initialement destiné au financement de la réhabilitation du site de la Cominak. Ce stock aurait été cédé sur instruction des autorités nigériennes dans un contexte de recomposition stratégique du secteur.
Autre point de friction : un fonds estimé à 125 milliards de francs CFA, également lié à la réhabilitation de Cominak et conservé par Orano. Niamey annonce son intention de porter l’affaire devant les juridictions compétentes afin d’obtenir restitution ou exécution des engagements.
Une bataille judiciaire multiforme
Le conflit s’est désormais déplacé sur le terrain juridique. Le gouvernement nigérien dénonce un « harcèlement » de la part d’Orano, évoquant une dizaine de procédures engagées devant plusieurs instances, dont la Cour commune de justice et d’arbitrage de l’OHADA et le Centre international de règlement des différends relatifs aux investissements.
Les litiges portent notamment sur le retrait du permis d’Imouraren, la gestion des actifs miniers, les accords de partenariat et les concessions historiques. Malgré des signaux évoquant une possible ouverture au dialogue du côté du groupe français, Niamey affirme ne pas avoir été officiellement saisi et rejette toute tentative de désescalade jugée prématurée.
Une doctrine de “sauvetage” plutôt que de nationalisation
Face aux critiques internationales, les autorités nigériennes récusent le terme de nationalisation concernant la Somaïr et la Société des Mines du Liptako. Elles parlent d’« opérations de sauvetage », destinées à préserver l’outil de production, l’emploi et les capacités techniques nationales.
Dans le cas de la mine de Samira Hill, exploitée par la SML, le gouvernement évoque une situation financière dégradée héritée de l’opérateur précédent, marquée par des dettes importantes et un manque d’investissements.
Un uranium difficile à écouler
En toile de fond, la question de la commercialisation reste entière. Le Niger dispose actuellement d’environ 1 800 tonnes d’uranium non vendues. Les procédures judiciaires en cours et l’incertitude réglementaire freinent certains acheteurs potentiels, malgré l’intérêt manifesté par plusieurs partenaires.
Cette situation illustre les limites d’une stratégie de reprise en main rapide du secteur extractif, confrontée aux réalités du marché international et aux exigences de sécurité juridique.
Une rupture stratégique assumée
Au-delà des chiffres et des procédures, le bras de fer entre Niamey et Orano s’inscrit dans une dynamique plus large de redéfinition des rapports entre États africains et multinationales extractives. En affirmant sa capacité à exploiter seul ses ressources, le Niger envoie un signal politique fort, mais s’expose simultanément à des risques économiques et juridiques considérables.
Dans ce jeu d’équilibre entre souveraineté et interdépendance, l’issue du contentieux avec Orano pourrait faire jurisprudence bien au-delà des frontières nigériennes.
La Rédaction

