Humains, oiseaux, grenouilles, reptiles et même vers de terre : derrière le moustique qui trouble nos nuits se cache une étonnante diversité de régimes alimentaires. Selon les espèces, l’être humain peut être une cible privilégiée, occasionnelle ou totalement ignorée.
Lorsqu’un moustique tourne autour d’une personne, le raccourci paraît évident : cet insecte se nourrit de sang humain. La réalité est beaucoup plus riche. Les moustiques comptent plus de 3 700 espèces reconnues et leurs préférences alimentaires varient considérablement. Certaines recherchent surtout les mammifères, d’autres les oiseaux, les reptiles ou les amphibiens. Quelques-unes ont même développé des comportements qui semblent sortir d’un inventaire zoologique.
Première précision : les mâles ne prennent pas de repas sanguin. Ils consomment principalement des substances sucrées, notamment du nectar. Les femelles aussi utilisent ces ressources pour leur énergie, mais chez la plupart des espèces hématophages, elles prennent également du sang afin d’obtenir les nutriments nécessaires au développement de leurs œufs.
De l’homme à la grenouille, chacun son menu
Tous les moustiques ne manifestent pas le même intérêt pour l’être humain. Les analyses du sang contenu dans l’abdomen des femelles permettent aujourd’hui d’identifier précisément les animaux sur lesquels elles se sont nourries. Une étude menée en Guyane française a ainsi retrouvé 46 espèces de vertébrés parmi les repas analysés. Dans cet échantillon, les mammifères représentaient 88 % des hôtes identifiés, devant les oiseaux, les reptiles et les amphibiens. Ces proportions sont propres aux espèces et aux milieux étudiés, mais elles illustrent l’étendue du menu des moustiques.
Certains vont beaucoup plus loin dans la spécialisation. Uranotaenia lowii, par exemple, recherche des grenouilles et des crapauds. La femelle peut exploiter leurs chants comme une véritable balise acoustique : ses antennes détectent les appels des amphibiens et l’aident à rejoindre son futur repas. Des recherches expérimentales publiées en 2023 ont confirmé ce mécanisme remarquable.
D’autres moustiques fréquentent les reptiles. Des analyses ont retrouvé du sang de lézards et de serpents, tandis que certaines études ont identifié l’alligator américain parmi les hôtes de Culex iolambdis. Chez cette espèce étudiée en Floride, les repas identifiés provenaient aussi bien d’oiseaux que de reptiles, d’amphibiens et de mammifères.
Même les vers de terre passent à table
La surprise ne s’arrête pas aux vertébrés. En 2018, des chercheurs ont décrit un comportement jusque-là inconnu chez les moustiques : Uranotaenia sapphirina se nourrit sur des annélides, notamment des vers de terre et des sangsues. Sur 72 repas sanguins identifiés dans l’étude menée en Floride, tous provenaient de ces animaux. Les scientifiques ont également observé directement des moustiques se nourrissant sur des vers et des sangsues d’eau douce.
Cette découverte a bousculé l’idée selon laquelle les moustiques hématophages exploitaient uniquement des vertébrés. Elle montre surtout que, derrière un même mot, « moustique », se cachent des stratégies écologiques extrêmement différentes.
Et entre moustiques ? Chez les adultes, boire le contenu d’un autre moustique n’est pas un comportement alimentaire habituel. Mais au stade larvaire, l’histoire change radicalement. Les larves du genre Toxorhynchites sont de redoutables prédatrices. Elles consomment notamment d’autres larves de moustiques et peuvent même pratiquer le cannibalisme lorsque les proies manquent. À l’âge adulte, paradoxe supplémentaire, ces grands moustiques deviennent parfaitement inoffensifs pour l’être humain : mâles comme femelles vivent de nectar et d’autres substances sucrées et ne prennent aucun repas de sang.
Une préférence alimentaire qui compte aussi pour notre santé
Connaître le « plat préféré » d’un moustique n’est pas qu’une curiosité naturaliste. Ces choix déterminent en partie la manière dont certains agents pathogènes circulent entre animaux et humains. Un moustique qui se nourrit successivement sur différentes espèces peut participer à la transmission d’un virus entre plusieurs hôtes, tandis qu’un moustique très spécialisé peut entretenir un cycle principalement limité à certains animaux. C’est pourquoi l’identification des repas sanguins constitue désormais un outil important de surveillance des maladies vectorielles.
Le moustique qui vient chercher notre sang n’est donc qu’une facette d’une famille beaucoup plus étonnante. Pour certains, l’humain est au menu. Pour d’autres, ce sera un oiseau, un iguane, une grenouille ou même un ver de terre. Et chez Toxorhynchites, le meilleur moustique à manger reste parfois… un autre moustique.
La Rédaction
Sources : Centers for Disease Control and Prevention (CDC), About Mosquitoes ; Journal of Experimental Biology, travaux sur Uranotaenia lowii et la détection des chants de grenouilles ; Journal of Medical Entomology / PubMed, travaux sur les préférences alimentaires des moustiques ; étude sur Uranotaenia sapphirina et les annélides ; revue scientifique consacrée au genre Toxorhynchites.

