Riche en rubis, en gaz naturel et en bois précieux, la province du Cabo Delgado s’enfonce depuis près d’une décennie dans une insurrection armée d’une intensité croissante. Une enquête du consortium Mozambique Exposed, coordonnée par Forbidden Stories, met en évidence les mécanismes de captation économique et de marginalisation sociale qui ont contribué à structurer la violence.
Au Mozambique, le Cabo Delgado incarne l’un des paradoxes les plus violents du continent africain : celui d’une région extraordinairement riche en ressources naturelles mais plongée dans une pauvreté persistante et une instabilité chronique. Depuis 2017, une insurrection armée menée par un groupe local communément désigné sous le nom de shebabs ravage cette province du nord, provoquant des milliers de morts et des déplacements massifs de population.
Derrière l’apparente dimension sécuritaire du conflit, les travaux d’enquête internationale convergent vers une lecture plus structurelle : celle d’une “malédiction des ressources”, où l’abondance minière et énergétique ne profite ni aux populations locales ni au développement territorial, mais alimente des logiques de prédation et de violence.
Une économie extractive sous haute tension
Le Cabo Delgado concentre certains des gisements les plus stratégiques du Mozambique, notamment des ressources gazières d’envergure mondiale, ainsi que des mines de rubis parmi les plus productives de la planète. Cette richesse a attiré des acteurs économiques internationaux et consolidé des systèmes de concessions étroitement liés aux élites politiques nationales.
Dans ce cadre, l’exploitation industrielle s’est souvent accompagnée d’un processus de marginalisation des mineurs artisanaux, les garimpeiros, progressivement évincés des zones d’extraction. Les opérations de sécurisation menées par les forces de l’ordre ont été régulièrement accusées d’exactions, incluant des arrestations massives, des violences et des déplacements forcés.
Cette dynamique a nourri un profond ressentiment au sein des communautés locales, qui voient dans l’exploitation des ressources naturelles un système d’exclusion plutôt qu’un levier de développement.
Captation des richesses et réseaux d’intérêts
Au-delà du secteur minier, l’enquête met en lumière un système plus large de captation des ressources, notamment dans la filière du bois précieux. Des flux d’exportation importants vers les marchés asiatiques ont été documentés, avec des écarts significatifs entre les volumes déclarés et les volumes réellement extraits.
Ces déséquilibres alimentent les accusations de corruption impliquant des acteurs publics et privés, dans un contexte où les frontières entre économie légale et circuits illicites apparaissent de plus en plus poreuses. La gestion des ressources naturelles devient ainsi un espace de compétition où s’entremêlent intérêts économiques, réseaux politiques et dispositifs de sécurité.
De la marginalisation sociale à l’insurrection armée
L’émergence de la rébellion dans le Cabo Delgado s’inscrit également dans un contexte de fortes inégalités sociales et territoriales. Située loin des centres de décision, la province reste l’une des plus pauvres du pays, avec des indicateurs de développement humain particulièrement dégradés.
Dans cet environnement, le discours des groupes armés trouve un terrain favorable, en exploitant les frustrations liées à l’absence de redistribution des richesses et à la perception d’un État prédateur ou absent. L’insurrection se nourrit ainsi d’un mélange de revendications sociales, économiques et idéologiques.
Une guerre enracinée dans la “malédiction des ressources”
La situation du Cabo Delgado illustre de manière aiguë le phénomène de la “resource curse”, où l’abondance en ressources naturelles devient un facteur de fragilisation institutionnelle plutôt qu’un moteur de stabilité.
Malgré les interventions militaires nationales et régionales, ainsi que l’appui de partenaires internationaux, le conflit reste actif et profondément enraciné. La dimension transnationale de l’insurrection, notamment ses liens avec des réseaux djihadistes internationaux, ajoute une couche supplémentaire de complexité.
Dans ce contexte, les analyses convergent vers un constat central : tant que les causes structurelles liées à la gouvernance des ressources et aux inégalités socio-économiques ne seront pas traitées, la stabilisation durable du Cabo Delgado restera hors de portée.
La Rédaction

