Une affaire d’État qui ébranle la Mauritanie
Le procureur a requis une peine exemplaire de vingt ans de prison ferme contre l’ancien président mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz, jugé en appel à Nouakchott depuis novembre 2024. Accusé d’avoir orchestré un système de corruption à grande échelle, l’ex-chef d’État aurait accumulé une fortune colossale estimée à plusieurs dizaines de millions d’euros, comprenant des biens fonciers et immobiliers considérables.
Dans son réquisitoire, le procureur Sidi Mohamed Ould Di Ould Moulay a dressé un portrait accablant de l’ancien dirigeant : « Mohamed Ould Abdel Aziz a transformé la présidence en un instrument de pression et de chantage contre les investisseurs nationaux et étrangers, détournant ainsi la fonction présidentielle à des fins d’enrichissement personnel. » Cette demande de peine alourdie intervient après une condamnation en première instance à cinq ans d’emprisonnement, désormais jugée insuffisante au regard des nouvelles preuves accablantes versées au dossier.
Un règne marqué par la captation des ressources nationales
Durant sa décennie au pouvoir (2009-2019), Aziz a présidé à un paradoxe économique troublant : alors que les indicateurs macroéconomiques affichaient une relative stabilité, les inégalités se sont dramatiquement creusées. Les analyses économiques révèlent que la croissance n’a profité qu’à une élite restreinte gravitant autour du cercle présidentiel.
L’enquête a mis en lumière un système sophistiqué de détournement des ressources nationales. Les secteurs stratégiques – pêche, mines, immobilier, marchés publics – ont été systématiquement accaparés par un réseau d’affidés du président. Des documents confidentiels déclassifiés durant le procès ont révélé que certains contrats d’exploitation minière avaient été octroyés sans appel d’offres à des sociétés-écrans détenues par des proches du président.
« Dans ce système, les institutions de l’État ont été délibérément affaiblies pour faciliter le pillage organisé des ressources », a souligné l’économiste Hamid Ould Merzough, expert témoignant au procès. « Les mécanismes de contrôle ont été neutralisés, permettant une corruption institutionnalisée sans précédent. »
Une population sacrifiée sur l’autel de l’enrichissement oligarchique
Les conséquences de cette gouvernance prédatrice sont particulièrement visibles dans les indicateurs sociaux. Malgré d’importantes ressources naturelles, près de 31% de la population mauritanienne vit encore sous le seuil de pauvreté. Les programmes sociaux, régulièrement annoncés en grande pompe, n’ont connu qu’une exécution partielle, les fonds étant fréquemment détournés.
Dans les quartiers populaires de Nouakchott, le contraste est saisissant entre les bidonvilles surpeuplés et les opulentes villas des dignitaires du régime. « Pendant qu’on nous parlait d’austérité et de patience, nous voyions s’ériger des palais », témoigne Mariam, enseignante dans un quartier défavorisé de la capitale.
L’effondrement des services publics essentiels – éducation, santé, accès à l’eau potable – constitue l’héritage le plus visible de cette gouvernance défaillante. Les rapports des organisations internationales pointent un système de santé au bord de l’effondrement et un système éducatif miné par le manque d’investissements.
Face à l’impunité, l’émergence d’une société civile vigilante
Ce procès marque également l’aboutissement d’un long combat mené par des activistes et journalistes mauritaniens, souvent au péril de leur liberté. Des figures comme le journaliste d’investigation Sidi Ahmed Ould Abeid ont documenté, année après année, les mécanismes de la corruption étatique, constituant patiemment un corpus de preuves qui nourrit aujourd’hui l’accusation.
L’Association Mauritanienne pour la Transparence (AMT) a joué un rôle déterminant en publiant régulièrement des rapports détaillés sur les marchés publics controversés et les acquisitions suspectes de biens par l’entourage présidentiel. Son président, Moktar Fall, souligne : « Ce procès représente une victoire pour tous ceux qui ont lutté contre l’impunité. Il démontre que même les plus puissants doivent rendre des comptes. »
Un test pour l’indépendance de la justice mauritanienne
Au-delà du cas personnel de l’ancien président, ce procès constitue un test crucial pour les institutions mauritaniennes. La capacité du système judiciaire à conduire une procédure équitable mais ferme contre un ancien chef d’État sera déterminante pour la crédibilité des réformes engagées depuis 2019.
Le verdict, attendu pour mars 2025, sera scruté tant par la population mauritanienne que par les partenaires internationaux du pays. Il pourrait marquer un tournant dans la lutte contre la corruption systémique qui affecte de nombreux États de la région ouest-africaine.
« Quelle que soit l’issue, ce procès a déjà brisé le tabou de l’immunité présidentielle », analyse Ibrahima Thioub, historien spécialiste de la gouvernance en Afrique de l’Ouest. « Il envoie un message fort aux dirigeants actuels et futurs sur les conséquences potentielles d’une gestion prédatrice des ressources nationales. »
La Rédaction

