La ville de Kayes, pilier économique de l’ouest malien, a été frappée pour la première fois par des attaques coordonnées du JNIM, une faction liée à Al-Qaïda. Ce raid du 1er juillet marque un tournant dans la stratégie jihadiste de conquête régionale, à la frontière du Sénégal et de la Mauritanie.
Alors que l’appel à la prière résonnait à l’aube, des tirs ont éclaté dans les rues de Kayes. Les combattants du Jama’at Nasr al-Islam wal-Muslimin (JNIM) sont entrés en ville sur des pick-up et des motos, détruisant partiellement la résidence du gouverneur et visant plusieurs bâtiments officiels. Quatre autres villes — Nioro du Sahel, Sandaré, Gogui et Diboli — ont été attaquées simultanément.
L’armée malienne affirme avoir neutralisé plus de 80 assaillants. Mais cette démonstration de force révèle une implantation stratégique dans une zone longtemps perçue comme stable.
La mort du khalife de la Tijaniyya : un choc national
Depuis des mois, les tensions montent dans l’ouest. En décembre 2024, des jihadistes ont enlevé Thierno Amadou Hady Tall, figure spirituelle modérée de la confrérie Tijaniyya, près de la frontière mauritanienne. Son décès, confirmé peu après, a bouleversé l’opinion publique.
Deux semaines après les attaques de juillet, l’armée annonçait avoir détruit un camp d’entraînement jihadiste dans la forêt de Gal-Gal, à 25 km d’Aourou. Le front de l’ouest est bel et bien ouvert.
Des racines anciennes, une stratégie longue
L’extension jihadiste puise ses origines dans la rébellion touarègue de 2012, qui a permis à Al-Qaïda et à ses alliés de s’implanter durablement dans le nord. Après leur éviction partielle par l’opération Serval, ils ont migré vers le centre du pays.
Pendant des années, Kayes semblait à l’abri : sa taille plus réduite, sa surveillance plus étroite, et la présence de l’État laissaient espérer une certaine immunité. Mais les failles sociales et économiques — pauvreté, chômage, trafics — ont ouvert la voie.
L’esclavage par ascendance, faille exploitée par les jihadistes
Depuis 2018, la région est le théâtre de violences liées à l’esclavage par ascendance. Les tensions entre groupes dits « nobles » et descendants d’esclaves ont fragilisé la cohésion locale.
Les jihadistes, arrivant discrètement, en profitent. Dans des villages comme Aourou, ils prêchent une justice fondée sur la charia, jugée plus équitable que celle de l’État. Ils exploitent les rancunes envers les autorités locales, accusées de corruption ou d’injustice.
Séduction d’abord, violence ensuite
Le mode opératoire du JNIM est bien rodé : s’installer sans bruit, créer des liens avec commerçants et éleveurs, puis imposer une nouvelle forme de gouvernance. Ce n’est qu’ensuite que les violences armées commencent.
« Beaucoup d’États ne voient que la phase finale, les attaques, alors que l’infiltration a commencé bien plus tôt », souligne Bakary Sambe, directeur de l’Institut Timbuktu.
Des vidéos récentes ont montré des prédicateurs du JNIM à l’œuvre dans les zones frontalières, peu avant les attaques de mai 2025 au Burkina Faso.
Vers l’étouffement de Bamako ?
Depuis 2020, les forces maliennes, avec le soutien des mercenaires russes de Wagner (devenus entre-temps Africa Corps), ont concentré leurs efforts sur le nord. La reprise symbolique de Kidal en 2023 a été un succès militaire. Mais en réponse, le JNIM a ouvert un nouveau front à l’ouest.
La forêt de Baoulé, dans la région de Kayes, est devenue une base logistique. Le groupe y pratique le trafic de bétail, le bois illégal et d’autres activités criminelles, tout en imposant un pseudo-système de protection aux populations.
Objectif stratégique : prendre le contrôle de la Route nationale 1, axe vital qui relie Bamako au port de Dakar. Kayes, riche en or, est également une cible économique majeure.
La saison des pluies, qui freine les opérations de l’État dans les zones rurales, pourrait être utilisée par les jihadistes pour amplifier leur offensive. L’attaque du 1er juillet pourrait n’être qu’un prélude à une stratégie visant à étrangler la capitale.
La Rédaction

