« Même les oiseaux ont fui. » À cette phrase prononcée par un déplacé de la région de Niafunké, dans le centre du Mali, se résume l’un des drames les plus silencieux du Sahel. Depuis des mois, les groupes jihadistes multiplient les opérations d’intimidation et de représailles dans le nord et le centre du pays. Objectif : faire le vide. Et ils y parviennent.
Des localités désertées sous menace
Dans les régions de Tombouctou, Gao, Mopti ou Ségou, des dizaines de villages ont été vidés de leurs habitants. Les jihadistes accusent les civils de soutenir l’armée malienne ou les milices d’autodéfense locales. En guise de punition, les populations sont sommées de partir — souvent sans préavis, sous la menace des armes.
Certaines familles fuient la nuit, d’autres en plein jour, abandonnant maisons, champs et bétail. À leur arrivée dans des zones relativement plus sûres, comme les abords du fleuve Niger, elles ne trouvent que l’exil, la précarité… et les souvenirs.
Une stratégie de domination par le vide
Ce phénomène s’inscrit dans une stratégie plus large de contrôle territorial indirect. En chassant les civils, les groupes armés s’assurent une emprise totale sur certaines zones, tout en empêchant l’État malien de les reprendre efficacement. Ces espaces deviennent des zones grises, ni tout à fait vides, ni vraiment gouvernées.
À terme, cela favorise l’implantation de groupes comme le JNIM (lié à Al-Qaïda) ou l’État islamique au Grand Sahara, qui s’installent dans des localités fantômes, recyclant parfois les maisons abandonnées en postes de commandement ou en lieux d’endoctrinement.
L’équilibre démographique en péril
Au-delà de l’urgence humanitaire, c’est tout le système économique et social malien qui vacille. Les villages vidés étaient souvent le cœur de la production agricole ou pastorale locale. Leur abandon aggrave l’insécurité alimentaire, désorganise les marchés régionaux et coupe les liens intergénérationnels.
Des traditions ancestrales disparaissent avec les anciens, des langues locales s’éteignent, et les jeunes, livrés à eux-mêmes dans les villes, deviennent des proies faciles pour l’extrémisme.
Un drame invisible et durable
Dans un pays déjà fragilisé par plus d’une décennie de conflits armés, cette dépopulation forcée crée un vide plus grand que celui des cartes. Il s’agit d’un effacement progressif mais méthodique de pans entiers du Mali profond. Le tissu rural, fondement même de l’identité nationale, est en train de se dissoudre.
Face à ce désastre, les réponses humanitaires restent limitées, et l’État malien, malgré les offensives militaires, peine à garantir un retour sécurisé des populations.
À Niafunké, au bord du fleuve, Soumaguel fixe chaque jour la rive opposée. Là où était son village. Là où même les oiseaux ont fui.
La Rédaction

