En 2012, sous occupation du nord du Mali par des groupes armés, un réseau clandestin organise l’évacuation de centaines de milliers de manuscrits médiévaux vers Bamako. Une opération étalée sur plusieurs mois, structurée autour de circuits informels de financement et de transport.
Le 28 janvier 2013, les combattants d’Ansar Dine incendient le bâtiment principal de l’Institut Ahmed Baba, à Tombouctou, lors de leur repli face aux forces maliennes et françaises. L’Unesco évoque alors une destruction délibérée du patrimoine culturel.
Les collections, elles, ne se trouvent déjà plus sur place.
L’alerte d’un archiviste
Dès le printemps 2012, après la prise de Tombouctou par Ansar Dine et Al-Qaïda au Maghreb islamique, les destructions de mausolées soufis s’intensifient dans la ville. Le patrimoine écrit devient alors une cible potentielle.
Abdel Kader Haïdara, directeur de l’ONG Savama-DCI, déclenche un dispositif d’évacuation des manuscrits conservés dans la région.
L’enjeu est considérable : environ 350 000 manuscrits datés du XIIe au XVIe siècle, répartis entre l’Institut Ahmed Baba et des bibliothèques privées familiales. Les documents couvrent le droit islamique, l’astronomie, la médecine, la poésie et les sciences.
Le conditionnement repose sur l’achat local de 2 137 cantines métalliques, utilisées comme contenants de transport. Le coût global de l’opération est estimé à plus de 1,2 million de dollars.

Abdel Kader Haïdara, connu pour avoir coordonné le sauvetage de centaines de milliers de manuscrits anciens de Tombouctou afin de préserver un patrimoine intellectuel majeur de l’Afrique de l’Ouest.
Financement et circuits informels
Les premiers financements sont activés dans l’urgence via des relais internationaux. Une partie des fonds transite par la fondation allemande Gerda Henkel, après un contact établi depuis Hambourg, puis acheminée via des canaux diplomatiques jusqu’à Bamako.
Dans une zone sans infrastructure bancaire fonctionnelle, les transferts reposent ensuite sur le système hawala, un mécanisme de compensation entre intermédiaires qui permet de déplacer des fonds sans circulation physique de cash entre les zones de conflit.
La fondation Ford, le Prince Claus Fund et l’Open Society Foundations complètent progressivement le dispositif.
La gestion financière est suivie via des registres manuscrits et des listes nominatives locales.
Dissoudre la collection dans la ville
Dans un premier temps, les manuscrits sont retirés des bibliothèques la nuit par un réseau d’environ trente personnes : archivistes, transporteurs, guides et habitants mobilisés.
Les documents sont emballés dans des tissus et des cartons, puis transférés vers des habitations privées réparties dans Tombouctou. L’objectif est simple : éviter toute concentration détectable.
Les manuscrits sont dissimulés dans des espaces domestiques : sous des lits, dans des greniers en banco, derrière des réserves alimentaires ou dans des faux plafonds.
À l’automne 2012, la pression sécuritaire rend cette stratégie insuffisante. La décision est prise d’évacuer les collections vers Bamako, à environ 700 kilomètres au sud.
Le corridor du fleuve Niger
Les manuscrits quittent Tombouctou sous couverture de marchandises commerciales afin de réduire les risques de contrôle : poissons séchés, sel, produits agricoles.
Les premières étapes de transport s’effectuent par pirogues sur le fleuve Niger, de nuit, en longeant les berges pour éviter les postes tenus par les groupes armés.
À partir de Mopti, les caisses sont transférées vers des taxis-brousse et des camions civils en direction de la capitale.
À chaque checkpoint, les passages sont négociés localement en espèces. Sur toute la durée de l’opération, aucune interception majeure n’est signalée.
Après l’évacuation
En janvier 2013, lorsque Tombouctou est reprise par les forces françaises et maliennes, l’Institut Ahmed Baba est incendié par les groupes en retrait.
Les collections ne s’y trouvent plus.
Les manuscrits ont été transférés à Bamako et stockés dans des entrepôts sécurisés, équipés de dispositifs de conservation financés par les mêmes partenaires internationaux.
Une opération civile en zone de guerre
Au total, environ 350 000 manuscrits ont été évacués en plusieurs mois.
L’opération s’est déroulée sans intervention militaire directe. Elle repose sur une articulation entre réseaux familiaux, circuits logistiques locaux et financements internationaux, dans un environnement de guerre et d’effondrement institutionnel.
Elle constitue aujourd’hui l’un des exemples les plus documentés de sauvegarde patrimoniale clandestine en contexte de conflit armé en Afrique de l’Ouest.
La Rédaction
Sources et éférences
- Charlie English, The Bad-Ass Librarians of Timbuktu, Penguin Books
- UNESCO, rapports sur la destruction du patrimoine à Tombouctou (2012–2013)
- Savama-DCI (Tombouctou Manuscripts Project), documentation interne et rapports de conservation
- Gerda Henkel Stiftung, programmes de soutien à la préservation des manuscrits de Tombouctou
- Open Society Foundations, archives de financement des projets patrimoniaux au Mali
- Ford Foundation, rapports de soutien aux initiatives culturelles en Afrique de l’Ouest

