Alors qu’Emmanuel Macron s’apprête à rencontrer Prabowo Subianto en Indonésie, à Jakarta puis au temple de Borobudur, les ambitions affichées sont vastes : coopération militaire renforcée, développement de l’économie numérique et transition énergétique. Mais derrière les grands contrats se cache une réalité plus dérangeante. L’homme que la France s’apprête à courtiser, Prabowo, traîne derrière lui une histoire lourde de disparitions forcées, de répression et de violence institutionnalisée.
Le prix du silence diplomatique
Depuis 2021, les relations entre la France et l’Indonésie connaissent une intensification stratégique, notamment sur le plan militaire. L’achat par Jakarta de 42 Rafale et de deux sous-marins Scorpène fait de l’Indonésie le deuxième client asiatique de l’industrie de défense française. L’Élysée y voit une preuve du rayonnement de la France dans l’Indo-Pacifique. Mais à quel prix ? Celui d’un silence gêné sur les zones d’ombre du passé de Prabowo Subianto, aujourd’hui président, ancien général.
Un passé militaire sans justice
Accusé de crimes graves remontant aux années 1980, Prabowo est soupçonné d’avoir ordonné le massacre de près de 200 civils au Timor oriental en 1983, selon les Nations unies. En 1998, alors commandant des forces spéciales, il fut écarté de l’armée pour avoir fait enlever des militants étudiants prodémocratie. Treize d’entre eux sont toujours portés disparus. Il n’a jamais été jugé. Aujourd’hui, il préside le pays sans jamais avoir répondu de ses actes. L’amnésie est devenue une politique.
Un retour préoccupant des militaires
Depuis son élection en 2024, Prabowo œuvre à restaurer l’influence de l’armée dans les affaires civiles, minant la séparation entre pouvoir militaire et institutions démocratiques. Une nouvelle loi facilite l’accès des militaires en service à des postes civils — dans l’administration, la justice, voire les entreprises publiques. Cette militarisation rampante renvoie l’Indonésie à ses heures sombres, celles où l’uniforme dictait la loi.
Environnement, minorités et médias : la dérive autoritaire
Parallèlement, les politiques environnementales sont sacrifiées au nom du développement. La déforestation s’accélère, les exploitations minières s’étendent, et les populations autochtones, en particulier en Papouasie, sont déplacées pour faire place à des projets agricoles massifs. La répression s’intensifie, les médias critiques sont visés, les ONG muselées. En Papouasie occidentale, la violence atteint des sommets et l’État indonésien répond par les armes.
Une parole attendue de la France
Emmanuel Macron ne peut ignorer cette dérive. Face à Prabowo, il a la responsabilité de faire entendre une voix forte. Celle de la France des droits de l’homme. Ce rendez-vous diplomatique ne saurait être qu’un ballet protocolaire dans un temple millénaire. Il doit aussi être l’occasion de nommer les absents : les disparus du Timor oriental, les étudiants de 1998, les Papous dépossédés et les journalistes menacés.
Un partenariat stratégique ne se construit pas sur l’oubli
La France a une influence. Elle peut — et doit — conditionner sa coopération à des engagements clairs en matière de droits humains. Elle peut aussi exiger que Jakarta joue un rôle plus actif pour dénoncer la répression des Ouïghours en Chine ou les atrocités de la junte birmane. Mais pour cela, elle doit commencer par balayer devant la porte de son propre partenariat.
Car l’oubli, s’il est stratégique, n’en est pas moins complice. Et ce qui n’est pas dit à Borobudur finira par s’écrire ailleurs, dans le livre noir de l’Histoire.
La Rédaction

