Ils prêtent des milliards. Ils exigent parfois des réformes radicales. Leur nom résonne dans tous les plans de sauvetage, dans toutes les crises financières du Sud comme du Nord. La Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI) font figure d’arbitres silencieux de l’économie mondiale. Mais une question persiste, trop peu posée : qui prête aux prêteurs ? D’où vient l’argent qu’ils distribuent ? Et que risquent-ils vraiment ?
Contrairement à l’image d’Épinal de deux institutions assises sur des coffres remplis de devises, ni le FMI ni la Banque mondiale ne possèdent une manne financière illimitée. Ces institutions n’impriment pas leur propre argent. Elles le mobilisent. Elles le cherchent. Parfois, elles l’empruntent.
Prenons la Banque mondiale. En apparence, elle se comporte comme un bailleur bienveillant, soutenant des projets d’infrastructure ou d’éducation en Afrique, en Asie ou en Amérique latine. Mais l’argent qu’elle prête n’est pas « son » argent. Il provient en grande partie des marchés financiers mondiaux. La Banque mondiale émet des obligations souveraines — sortes de titres de dette — achetées par des investisseurs : fonds de pension canadiens, compagnies d’assurance européennes, fonds souverains du Golfe, ou encore banques centrales asiatiques. Ces acteurs recherchent des placements sûrs, et la Banque mondiale, notée AAA, leur en fournit. Elle emprunte donc à des taux très bas, puis prête aux États à des conditions légèrement supérieures, tout en conservant une marge de sécurité.
Cette architecture financière ressemble à celle d’une banque commerciale, sauf que les bénéfices ne vont pas à des actionnaires, mais servent à soutenir les pays les plus pauvres, via des prêts bonifiés ou des dons. C’est ainsi que l’IDA (Association internationale de développement), branche « solidaire » de la Banque mondiale, peut financer des écoles au Togo ou des hôpitaux au Mozambique grâce aux contributions directes de pays riches comme la France, le Japon ou les États-Unis.
Mais cette mécanique repose sur une idée simple : la confiance. Si la Banque mondiale devait un jour subir une crise de réputation ou de crédit, ses conditions d’emprunt se durciraient immédiatement. Et c’est toute la chaîne du développement qui s’enrayerait.
Le FMI, lui, fonctionne différemment. Il n’emprunte pas sur les marchés, mais auprès de ses États membres, via ce qu’on appelle les quotas. Chaque pays, selon sa puissance économique, dépose une réserve de devises dans les coffres du Fonds. Ces quotas représentent l’essentiel des ressources du FMI. En cas de crise — Argentine, Ghana, Sri Lanka —, l’institution puise dans ces fonds pour accorder un soutien d’urgence, souvent assorti de conditions strictes : baisse des dépenses publiques, réforme du marché du travail, ouverture commerciale. Ces mesures, appelées conditionnalités, suscitent souvent colère et rejet dans les pays concernés.
Mais que se passe-t-il si les quotas ne suffisent pas ? Le FMI active alors ses accords d’emprunt multilatéraux. Non pas sur les marchés, mais auprès de ses États membres les plus riches, comme le Japon, l’Allemagne ou les États-Unis. Cela s’est vu lors de la crise asiatique en 1997, ou plus récemment pendant la pandémie de Covid-19. Ainsi, même le FMI peut avoir besoin de lever des fonds, et donc, lui aussi, dépend d’une forme de crédit.
La réalité est donc plus nuancée qu’il n’y paraît. La Banque mondiale est une emprunteuse institutionnelle qui prête ensuite à des taux préférentiels, tandis que le FMI est une institution de solidarité monétaire qui s’appuie sur les contributions et les promesses de ses membres. Aucun des deux ne fonctionne en circuit fermé.
Cela pose une autre question : sont-ils vulnérables ? Absolument. Si trop de pays ne remboursent pas — comme ce fut le cas de la Zambie ou de l’Éthiopie ces dernières années —, la Banque mondiale encaisse des pertes, et sa capacité à emprunter peut se dégrader. Si les grandes puissances se divisent — comme dans le cas du conflit Ukraine-Russie ou des tensions sino-américaines —, le FMI peut se retrouver paralysé par des blocages politiques internes. Et si d’autres institutions montent en puissance — comme la Nouvelle banque de développement des BRICS ou l’AIIB chinoise —, alors le monopole historique du FMI et de la Banque mondiale pourrait s’effriter.
En 2025, ces institutions sont donc à la croisée des chemins. Elles continuent de jouer un rôle central dans l’économie mondiale, mais elles avancent désormais sur un fil. Elles n’imposent plus seulement des réformes, elles doivent aussi en mener. Car leur puissance n’est pas absolue : elle est empruntée.
La Rédaction

