Sous la présidence de Javier Milei, l’Argentine devient le laboratoire d’une croisade internationale contre les droits reproductifs. Une offensive sans précédent menace les acquis de la “vague verte”.
Un revirement brutal dans un pays pionnier
En 2020, l’Argentine légalisait l’avortement jusqu’à 14 semaines de grossesse, devenant un exemple en Amérique latine. Entre 2021 et 2023, près de 283 000 interruptions volontaires de grossesse ont été réalisées dans le secteur public. La mortalité liée à l’avortement a chuté de plus de moitié. Mais cette avancée historique est aujourd’hui menacée.
Depuis l’arrivée au pouvoir de Javier Milei en décembre 2023, les politiques publiques en matière de santé sexuelle ont été démantelées. Le ministère des Femmes, des Genres et de la Diversité a été fermé, les programmes contre les violences faites aux femmes supprimés, et le financement des contraceptifs sévèrement réduit. Pire : l’État a cessé d’acheter et de distribuer les pilules abortives.
Un sabotage organisé de l’accès à l’avortement
Alors que l’État argentin avait fourni plus de 166 000 doses de misoprostol et de mifépristone en 2023, aucune livraison n’a eu lieu l’année suivante. La distribution a été transférée aux provinces, sans moyens ni coordination. Résultat : des pénuries massives, en particulier dans les provinces conservatrices ou pauvres, où les femmes doivent désormais acheter elles-mêmes les médicaments — parfois au prix de 160 dollars, une somme inabordable pour beaucoup.
Le Projet Mirar, qui surveille l’application de la loi sur l’avortement, a constaté que certaines provinces n’ont même pas les budgets nécessaires pour négocier les achats. Plus de la moitié d’entre elles souffrent d’un accès défaillant au misoprostol, et presque toutes manquent de combipacks essentiels.
Une stratégie internationale contre les droits des femmes
Selon Amnesty International, cette régression fait partie d’une offensive globale orchestrée par des réseaux ultraconservateurs, en lien avec le Projet 2025 de la Heritage Foundation, soutenu par l’administration Trump. Mariela Belski, directrice d’Amnesty Argentine, avertit : « L’Argentine est utilisée comme terrain d’essai pour des politiques anti-droits sexuels qui se diffusent aussi aux États-Unis ou en Hongrie. »
La rhétorique présidentielle est explicite. Milei qualifie l’avortement de « meurtre aggravé », promet un référendum pour l’abolir, et accuse les féministes de promouvoir un « programme sanglant ». Ces discours ont un effet glaçant : de plus en plus de médecins refusent de pratiquer l’IVG, par peur, stigmatisation ou absence de ressources.
Des femmes réduites au silence et à la clandestinité
À Tucumán, l’une des provinces les plus conservatrices du nord-ouest, les professionnels de santé observent une recrudescence des avortements clandestins. Adriana Alvarez, gynécologue dans un hôpital public, témoigne : « Nous avons régressé. Les femmes arrivent avec la peur dans les yeux. Elles demandent si elles ont encore le droit. Certaines craignent la prison. »
En 2024, Amnesty a reçu cinq fois plus de signalements de femmes entravées dans leur tentative d’accès à l’IVG qu’en 2023. La peur, la désinformation, l’absence de moyens et la culpabilisation orchestrée forcent les plus vulnérables à se taire ou à risquer leur vie.
Le droit à disposer de son corps, à nouveau en péril
L’expérience argentine illustre une dérive mondiale inquiétante. Ce qui était un droit garanti devient une faveur conditionnelle. En manipulant les canaux logistiques, en jouant sur la peur, en supprimant les structures de soutien, le gouvernement Milei dépolitise l’avortement pour mieux le faire reculer.
Le combat pour le droit à l’IVG, symbole de la souveraineté corporelle et de l’égalité, est donc loin d’être gagné. En Argentine, comme ailleurs, le silence tue. Et la vigilance reste une urgence.
La Rédaction

