Cinq femmes iraniennes cherchent à échapper à des existences dans lesquelles leur liberté semble toujours dépendre du regard ou de la volonté des autres. Leurs trajectoires les conduisent vers un jardin où elles espèrent trouver une autre manière de vivre. Mais peut-on réellement se libérer d’un ordre social en s’éloignant simplement de ceux qui le représentent ? Dans Femmes sans hommes, Shahrnush Parsipur mêle réalisme et fantastique pour explorer une émancipation plus complexe qu’un départ : celle qui exige aussi de transformer le regard que l’on porte sur soi-même.
Shahrnush Parsipur, la liberté au-delà des interdits
Née en 1946 à Téhéran, Shahrnush Parsipur est une romancière iranienne dont l’œuvre interroge la condition féminine, les rapports de pouvoir et les frontières entre réalité et imaginaire. Publié en 1989, Femmes sans hommes s’inscrit dans une littérature qui utilise le fantastique pour rendre visibles des contraintes sociales parfois difficiles à exprimer directement.
Le roman se déroule dans l’Iran des années 1950, sur fond de bouleversements politiques. Il suit cinq femmes, Mahdokht, Mounès, Faezeh, Zarrinkolah et Farrokhlaqa, dont les parcours diffèrent profondément. Certaines cherchent à échapper à la surveillance familiale, d’autres à la violence, aux conventions sociales ou à une existence qui ne leur appartient plus.
Leurs histoires finissent par converger vers un jardin situé à Karadj, près de Téhéran. Cet espace offre la possibilité d’une vie différente, sans garantir pour autant que les blessures et les contraintes du passé disparaîtront.
Quand le regard des autres décide de votre existence
Les personnages de Parsipur évoluent dans une société où la réputation, la sexualité et la place des femmes sont soumises à de fortes exigences. Leurs décisions ne concernent jamais uniquement leur vie personnelle : elles peuvent engager l’honneur familial, susciter la réprobation ou provoquer des sanctions.
Mounès découvre notamment combien les idées reçues sur le corps féminin peuvent devenir des instruments de contrôle. Faezeh se trouve confrontée à des attentes sociales qui limitent sa capacité à décider de son avenir. Zarrinkolah, marquée par la prostitution, cherche à sortir d’une existence où son corps semble ne plus lui appartenir.
Parsipur ne réduit cependant pas ces femmes à une condition commune. Leurs expériences et leurs aspirations restent différentes. Cette diversité révèle que l’oppression ne produit pas nécessairement les mêmes réactions : certaines cherchent la protection, d’autres l’indépendance, la reconnaissance ou une transformation radicale.
Le fantastique pour raconter ce que la réalité interdit
Avec Femmes sans hommes, Shahrnush Parsipur donne au fantastique une fonction profondément politique et intime. Les transformations extraordinaires qui traversent le récit ne servent pas simplement à surprendre. Elles permettent de représenter des désirs, des peurs et des ruptures que le langage ordinaire peine à contenir.
Mahdokht, par exemple, aspire à une forme d’existence qui échappe aux contraintes imposées au corps féminin. Son parcours prend une dimension végétale, comme si devenir autre chose qu’une femme définie par les conventions sociales ouvrait une possibilité de liberté.
Chez Parsipur, l’imaginaire n’efface donc pas la violence du réel. Il la rend perceptible autrement. Là où les règles sociales enferment les personnages dans des identités fixes, le fantastique introduit la possibilité de changer de forme, de condition et de rapport au monde.
Cette liberté demeure pourtant ambiguë. Se transformer ne signifie pas nécessairement résoudre les conflits qui ont rendu cette transformation désirable.
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Le jardin, refuge ou véritable émancipation ?
Le jardin constitue l’un des symboles les plus importants du roman. À l’écart de la ville et de certaines contraintes sociales, il offre aux personnages un espace où imaginer une existence différente.
Mais ce refuge soulève une difficulté essentielle. La liberté consiste-t-elle à trouver un lieu où les règles habituelles ne s’appliquent plus, ou à acquérir la possibilité de vivre librement au-delà de ce lieu ?
Les femmes arrivent dans cet espace avec leurs souvenirs, leurs blessures et les représentations qu’elles ont intériorisées. Elles ne peuvent pas effacer instantanément des années de peur ou de soumission. Le jardin devient ainsi un lieu de transition plutôt qu’une solution miraculeuse.
Parsipur montre que l’émancipation ne se limite pas à l’absence de contraintes extérieures. Elle suppose également de reconstruire une relation à son propre corps, à ses désirs et à ses décisions. Quitter un environnement oppressant constitue parfois une première étape indispensable, mais ce départ ne suffit pas toujours à défaire son influence.
Des libertés différentes, une même nécessité de choisir
L’une des forces du roman réside dans son refus de proposer un modèle unique de femme libre. Les cinq personnages n’ont ni la même histoire ni les mêmes attentes. Ce qui représente une délivrance pour l’une peut sembler insuffisant ou indésirable pour une autre.
Farrokhlaqa, notamment, envisage son avenir à partir d’une position sociale différente de celle des autres femmes. Ses possibilités matérielles et son expérience influencent nécessairement sa manière de concevoir l’indépendance.
Cette diversité empêche de réduire le roman à une opposition simple entre les hommes et les femmes. Parsipur s’intéresse plus largement aux mécanismes qui assignent les individus à des rôles, mais aussi aux contradictions qui peuvent accompagner leur volonté d’en sortir.
La liberté n’apparaît donc pas comme une destination identique pour toutes. Elle commence par la reconnaissance d’un droit fondamental : celui de définir soi-même la vie que l’on souhaite mener.
Femmes sans hommes raconte des départs, des métamorphoses et la recherche d’un refuge. Mais Shahrnush Parsipur dépasse rapidement l’idée selon laquelle il suffirait de quitter un lieu pour devenir libre.
Ses personnages découvrent que les contraintes sociales ne résident pas uniquement dans les institutions ou les personnes qui exercent une autorité. Elles peuvent aussi survivre dans les habitudes, les peurs et les représentations que chacun a progressivement intégrées.
Le jardin ouvre un espace de possibilités, sans effacer les difficultés de la reconstruction personnelle. Le fantastique permet alors d’imaginer des transformations que la réalité rend presque inconcevables.
Le roman laisse finalement une interrogation essentielle : la liberté commence-t-elle lorsque nous échappons au pouvoir des autres, ou lorsque nous cessons de regarder notre propre existence à travers les règles qu’ils nous ont imposées ?
La Rédaction
Références littéraires
- Femmes sans hommes de Shahrnush Parsipur — condition féminine, liberté, fantastique et normes sociales
- Touba et le sens de la nuit de Shahrnush Parsipur — histoire iranienne, spiritualité et destinée féminine
- Le Chien et le long hiver de Shahrnush Parsipur — famille, autorité et condition des femmes
- La Raison bleue de Shahrnush Parsipur — pouvoir, imaginaire et résistance

