Sur une île argentine, deux hommes reviennent pêcher avec le fils d’un ami disparu. Enero et El Negro connaissent les lieux, leurs dangers et les souvenirs qui s’y rattachent. Tilo, lui, porte le poids d’une histoire qu’il n’a pas vécue de la même manière. Entre les gestes familiers, les conversations inachevées et les événements qui troublent leur séjour, le passé reprend progressivement sa place. Dans Ce n’est pas un fleuve, Selva Almada explore une question délicate : lorsque plusieurs personnes sont liées par une même disparition, partagent-elles réellement le même souvenir ?
Selva Almada, une écriture des silences et des territoires
Née en 1973 dans la province d’Entre Ríos, en Argentine, Selva Almada est une romancière dont l’œuvre accorde une place essentielle aux paysages ruraux, aux relations humaines et aux violences qui traversent les communautés. Publié en espagnol en 2020 sous le titre No es un río, Ce n’est pas un fleuve poursuit son exploration des existences marquées par des événements que les personnages peinent à raconter.
Enero et El Negro retournent sur une île où leur ami Eusebio a trouvé la mort plusieurs années auparavant. Ils sont accompagnés de Tilo, le fils du disparu. Cette nouvelle partie de pêche fait ressurgir des souvenirs anciens, tandis que leur présence provoque des frictions avec des habitants de l’île.
Le roman avance par fragments. Les scènes présentes se mêlent aux épisodes du passé, sans suivre une chronologie parfaitement ordonnée. Cette construction reflète la manière dont les souvenirs reviennent : rarement dans l’ordre, souvent à partir d’un lieu, d’un geste ou d’une sensation.
Trois hommes, une disparition, plusieurs mémoires
Enero et El Negro ont partagé avec Eusebio une amitié faite d’habitudes, de conversations et d’expériences communes. Sa disparition appartient à leur histoire personnelle. Ils peuvent se rappeler des moments précis, des paroles échangées et des circonstances qui ont précédé sa mort.
Pour Tilo, la situation est différente. Il connaît son père à travers une expérience interrompue, mais aussi par les récits et les attitudes de ceux qui l’ont fréquenté. La mémoire d’Eusebio lui parvient donc en partie par l’intermédiaire des autres.
Cette différence crée une distance difficile à combler. Les deux amis possèdent des souvenirs auxquels Tilo n’a pas accès de la même manière. De son côté, le jeune homme porte une absence dont ils ne peuvent mesurer entièrement les conséquences.
Selva Almada montre ainsi qu’un événement commun ne produit pas nécessairement une mémoire partagée. Chacun conserve une relation particulière avec ce qui a disparu, selon sa place dans l’histoire et ce qu’il a perdu.
Ce que les hommes ne parviennent pas à dire
Avec Ce n’est pas un fleuve, Selva Almada explore une forme de masculinité où les sentiments s’expriment rarement par des confidences directes. Enero et El Negro semblent plus à l’aise dans les gestes de la pêche, les habitudes de l’amitié et les conversations ordinaires que dans l’expression de leurs blessures.
Leur douleur n’est pourtant pas absente. Elle circule dans leurs comportements, leurs souvenirs et leurs réactions parfois disproportionnées. Ce qu’ils ne formulent pas continue d’influencer leur manière d’agir.
Le roman ne présente pas ce silence comme une simple incapacité individuelle. Il suggère également l’existence de codes sociaux dans lesquels les hommes apprennent à maîtriser leurs émotions, à éviter certaines confidences et à privilégier l’action.
Mais une souffrance qui ne trouve pas les mots pour s’exprimer ne disparaît pas nécessairement. Elle peut se transformer en colère, en culpabilité ou en gestes dont les conséquences dépassent les intentions initiales.
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Le fleuve, témoin indifférent des existences
Le paysage occupe une place centrale dans le roman. L’eau, les poissons, la végétation et les mouvements du fleuve composent un environnement familier aux personnages, mais qui conserve une part d’imprévisibilité.
Le fleuve est associé aux souvenirs d’Eusebio. Revenir sur ses rives signifie retrouver un lieu où le passé demeure présent, même si le temps a continué de s’écouler.
Almada évite cependant de transformer la nature en simple reflet des émotions humaines. Le fleuve poursuit son cours indépendamment des drames qui se déroulent autour de lui. Cette indifférence donne au récit une profondeur particulière.
Les personnages peuvent revenir sur les lieux, répéter certains gestes et tenter de renouer avec leurs habitudes anciennes. Rien ne garantit pourtant qu’ils retrouveront ce qu’ils ont perdu. Le paysage demeure reconnaissable, tandis que leur relation à lui s’est profondément transformée.
Hériter d’une histoire que les autres racontent mal
La présence de Tilo introduit une question essentielle sur la transmission. Les adultes qui ont connu Eusebio détiennent une partie de son histoire. Mais posséder des souvenirs ne signifie pas toujours savoir les transmettre.
Enero et El Negro peuvent raconter certains événements tout en laissant dans l’ombre ce qu’ils éprouvent réellement. Tilo doit alors composer avec des fragments, des attitudes et des silences pour construire sa propre représentation de son père.
Cette situation dépasse le cadre du roman. Dans de nombreuses familles, les générations suivantes héritent d’événements qu’elles n’ont pas vécus directement. Elles connaissent les conséquences d’une disparition, d’un conflit ou d’une rupture sans toujours disposer des paroles nécessaires pour les comprendre.
La mémoire transmise n’est donc jamais une reproduction parfaite du passé. Elle dépend de ce que les témoins choisissent de raconter, de ce qu’ils oublient et de ce qu’ils sont incapables d’exprimer.
Ce n’est pas un fleuve raconte le retour de trois hommes sur une île, mais Selva Almada transforme cette excursion en exploration des liens entre mémoire, amitié et disparition. Le passé ne revient pas sous la forme d’un récit complet. Il surgit par fragments, dans les gestes et les réactions de personnages qui ne savent pas toujours expliquer ce qui les habite.
Enero, El Negro et Tilo sont unis par Eusebio, mais chacun entretient une relation différente avec son absence. Les souvenirs des uns ne peuvent remplacer l’expérience des autres, pas plus que le silence ne suffit à préserver ceux qui restent.
Le roman rappelle ainsi que la mémoire familiale ou collective n’appartient jamais entièrement à une seule personne. Elle se construit entre plusieurs regards, avec leurs contradictions et leurs lacunes.
Peut-être n’héritons-nous jamais exactement des souvenirs de nos proches, mais plutôt des récits incomplets à partir desquels nous devons apprendre à construire notre propre relation au passé.
La Rédaction
Références littéraires
- Ce n’est pas un fleuve de Selva Almada — mémoire, amitié, disparition et masculinité
- Après l’orage de Selva Almada — famille, violence, solitude et territoires ruraux
- Les Filles mortes de Selva Almada — violences faites aux femmes, mémoire et enquête littéraire
- La Femme de la rivière de Selva Almada — condition féminine, rapports sociaux et violence

