Tochtli vit dans une immense demeure, possède des jouets, des armes et rêve d’ajouter un hippopotame nain du Liberia à sa collection d’animaux. Son père, Yolcaut, semble capable de satisfaire presque tous ses désirs. Pourtant, derrière ce quotidien extravagant se dessine un univers gouverné par le narcotrafic, la peur et la mort. Dans Dans le terrier du lapin blanc, Juan Pablo Villalobos choisit de montrer cette violence par les yeux d’un enfant qui ne dispose d’aucun autre monde auquel comparer le sien. Dès lors, comment pourrait-il savoir que ce qu’il considère comme ordinaire ne l’est pas ?
Juan Pablo Villalobos, regarder la violence depuis l’enfance
Né en 1973 à Guadalajara, au Mexique, Juan Pablo Villalobos est un écrivain mexicain dont les romans mêlent volontiers satire, humour noir et critique sociale. Publié en espagnol en 2010 sous le titre Fiesta en la madriguera, Dans le terrier du lapin blanc est son premier roman.
Villalobos choisit un narrateur enfant, Tochtli, qui vit presque coupé du monde extérieur. Son père Yolcaut règne sur la maison et sur les hommes qui l’entourent. Le lecteur comprend rapidement qu’il appartient au narcotrafic, mais Tochtli ne raconte jamais son père comme le ferait un observateur extérieur. Pour lui, Yolcaut est d’abord celui qui organise son univers.
Cette différence de regard construit tout le roman. Tochtli décrit ce qu’il voit avec sérieux ; c’est le lecteur qui mesure ce que ses descriptions révèlent.
Quand l’anormal est la seule normalité connue
Un enfant ne naît pas avec une définition complète de ce qui est normal. Il la construit progressivement à partir de sa famille, de son environnement et des comportements qu’il observe. Tochtli grandit précisément dans un monde où la violence fait partie du décor.
Les armes ne constituent pas pour lui des objets extraordinaires. Les conversations sur la mort ne produisent pas toujours l’effroi que l’on attendrait. Les adultes qui entourent Yolcaut obéissent à des règles dont l’enfant apprend progressivement le vocabulaire et les hiérarchies.
Tochtli ne possède surtout presque aucun point de comparaison. Son isolement protège les activités de son père, mais il enferme également l’enfant dans une réalité fabriquée. Ce que nous trouvons inquiétant lui semble souvent logique parce qu’il n’a jamais connu autre chose.
Villalobos déplace ainsi la question morale : il ne demande pas seulement ce qu’un enfant comprend de la violence, mais comment il pourrait la juger lorsque les personnes chargées de lui apprendre le bien et le mal sont précisément celles qui l’ont rendue ordinaire.
Les mots d’un enfant révèlent le monde des adultes
Avec Dans le terrier du lapin blanc, Juan Pablo Villalobos fait du langage de Tochtli l’un des principaux révélateurs de son éducation. Le garçon aime les mots compliqués, les collectionne et les emploie pour organiser ce qu’il observe. Pourtant, posséder les mots ne signifie pas toujours comprendre pleinement les réalités qu’ils désignent.
Cette distance produit une grande partie de l’humour noir du roman. Tochtli peut décrire une situation inquiétante avec la même curiosité qu’il accorde à un animal exotique ou à une information apprise dans un livre. Son innocence n’est donc pas celle d’un enfant qui ignorerait totalement la violence. Il la connaît déjà, mais sans nécessairement lui attribuer la signification morale que lui donnerait un adulte extérieur à cet univers.
Le lecteur doit alors constamment traduire ses paroles. Derrière une remarque apparemment anodine apparaissent la peur, le pouvoir ou la brutalité que Tochtli n’identifie pas de la même manière.

À lire aussi : Littérature : Yūko Tsushima — Territoire de lumière, une mère a-t-elle le droit de vouloir parfois une vie sans son enfant ?
Un père peut-il tout offrir sans rien transmettre ?
Yolcaut couvre son fils de biens matériels. Le désir de Tochtli d’obtenir un hippopotame nain conduit même le père à envisager un voyage pour satisfaire cette nouvelle obsession. Cette abondance pourrait donner l’image d’un enfant privilégié.
Mais le roman pose implicitement une autre question : que transmet un père lorsqu’il offre presque tout sauf un autre modèle du monde ?
Tochtli apprend auprès de Yolcaut une conception de la puissance fondée sur l’argent, la loyauté, la domination et la capacité d’obtenir ce que l’on veut. L’éducation ne passe donc pas seulement par ce que son père lui explique. Elle passe surtout par ce qu’il lui montre quotidiennement.
Le danger est là. Un enfant peut désapprouver une règle qu’on lui enseigne explicitement. Il est beaucoup plus difficile de remettre en cause les comportements que personne autour de lui ne présente comme problématiques.
L’innocence peut-elle survivre à ce que l’on apprend ?
Villalobos évite de présenter Tochtli comme un enfant totalement pur qui serait simplement entouré de monstres. Le garçon reproduit déjà certaines manières de penser de son environnement. Sa fascination pour la violence et son rapport aux autres montrent que l’apprentissage a commencé.
Pour autant, il serait trop simple d’en faire un adulte miniature responsable des valeurs qu’on lui a transmises. Toute la tension du roman vient de cet entre-deux : Tochtli commence à comprendre le fonctionnement de son monde alors qu’il ne possède pas encore tous les outils nécessaires pour le juger.
L’enfance apparaît alors moins comme un espace protégé que comme la période pendant laquelle une société commence à entrer en nous. Bien avant de pouvoir choisir nos valeurs, nous en recevons déjà certaines de ceux auxquels nous faisons confiance.
Dans le terrier du lapin blanc parle du narcotrafic mexicain sans adopter les codes habituels du récit criminel. Juan Pablo Villalobos préfère enfermer le lecteur dans le regard d’un enfant pour montrer comment la violence peut devenir banale lorsqu’elle constitue le seul environnement que l’on connaisse.
Tochtli voit beaucoup de choses. Il possède même un vocabulaire étonnant pour les raconter. Mais voir n’est pas encore juger. Pour comprendre que son monde est anormal, il lui faudrait pouvoir imaginer qu’un autre monde est possible.
Le roman laisse ainsi une question qui dépasse largement l’univers des cartels : si nous apprenons d’abord le bien et le mal auprès des adultes qui nous élèvent, à quel moment devenons-nous capables de regarder leurs règles et de décider qu’elles ne seront pas les nôtres ?
La Rédaction
Références littéraires
- Dans le terrier du lapin blanc de Juan Pablo Villalobos — enfance, narcotrafic, violence et normalité
- Si nous vivions dans un endroit normal de Juan Pablo Villalobos — famille, pauvreté, absurdité sociale et Mexique
- Je ne vais pas te mentir de Juan Pablo Villalobos — famille, migration et désillusions
- Personne n’a besoin de savoir de Juan Pablo Villalobos — identité, migration et regard social

