Hana Doda veut étudier, choisir son avenir et disposer de sa propre vie. Mais dans les montagnes du nord de l’Albanie où elle grandit, les règles imposées aux femmes limitent fortement cette autonomie. Elle prend alors une décision radicale : prononcer le serment qui fera d’elle une « vierge jurée ». Hana devient Mark, adopte une identité masculine et obtient ainsi des libertés auxquelles elle n’aurait pas eu accès comme femme. Des années plus tard, en quittant l’Albanie pour les États-Unis, une autre épreuve commence : comment retrouver Hana après avoir si longtemps vécu comme Mark ?
Elvira Dones, entre Albanie et exil
Née en 1960 à Durrës, en Albanie, Elvira Dones est romancière, scénariste et documentariste. Elle quitte l’Albanie communiste à la fin des années 1980 et vit ensuite notamment en Suisse et aux États-Unis. Cette expérience du déplacement, du passage entre plusieurs sociétés et de la reconstruction identitaire traverse une partie de son œuvre.
Dans Vierge sous serment, publié en italien en 2007 sous le titre Vergine giurata, Dones s’intéresse à la tradition des burrnesha, ces femmes qui, dans certaines communautés du nord de l’Albanie, pouvaient faire vœu de chasteté et adopter socialement un statut masculin. Mais le roman dépasse rapidement cette réalité culturelle : ce qui intéresse Dones est le prix individuel d’une liberté obtenue en changeant la manière dont la société vous considère.
Devenir Mark pour pouvoir décider
Hana ne devient pas Mark parce qu’elle aurait simplement toujours souhaité être un homme. Son choix naît dans un système social où les possibilités offertes aux femmes et aux hommes sont profondément différentes. Le serment lui ouvre alors un espace inaccessible autrement : elle peut circuler davantage, prendre des décisions et être traitée avec l’autorité reconnue aux hommes.
Le paradoxe est brutal. Hana obtient davantage de contrôle sur sa vie en acceptant simultanément une règle extrêmement contraignante : renoncer aux relations sexuelles et au mariage. Sa liberté ne lui est donc pas accordée comme individu. Elle devient possible à condition qu’elle abandonne publiquement la place sociale réservée aux femmes.
Dones montre ainsi que Mark n’est pas un simple déguisement. Les années passant, cette identité organise les gestes, les vêtements, les habitudes et la manière dont les autres regardent Hana. Ce qui avait commencé comme une solution devient une existence entière.
Une liberté achetée par un renoncement
Avec Vierge sous serment, Elvira Dones renverse alors une idée apparemment simple : être libre ne signifie pas toujours pouvoir tout choisir. Hana gagne certaines libertés parce qu’elle en sacrifie d’autres. Elle peut échapper à plusieurs contraintes imposées aux femmes, mais doit en contrepartie discipliner son propre corps et sa vie affective.
Le roman ne réduit donc pas la tradition des vierges jurées à une curiosité. Il révèle plutôt le système qui rend une telle solution imaginable. Si devenir symboliquement un homme permet à une femme d’obtenir davantage d’autonomie, la question essentielle n’est pas seulement celle du serment : elle concerne une société dans laquelle la liberté elle-même dépend du sexe auquel les autres pensent que vous appartenez.
Hana a trouvé une issue, mais cette issue ne supprime pas la contrainte initiale. Elle en constitue plutôt l’un des résultats les plus spectaculaires.

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Aux États-Unis, Mark n’est plus nécessaire
Des années plus tard, Hana quitte l’Albanie pour rejoindre sa famille aux États-Unis. Le déplacement change profondément la situation. Les règles sociales qui avaient donné une fonction à l’identité de Mark ne structurent plus son existence de la même manière.
Une question inattendue apparaît alors : si Hana n’a plus besoin d’être Mark pour disposer de sa liberté, peut-elle simplement cesser de l’être ?
Le roman devient ici particulièrement intime. Reprendre son prénom, modifier ses vêtements ou laisser repousser ses cheveux ne suffit pas à effacer des années d’existence. Le corps lui-même doit être redécouvert. Hana doit réapprendre à être regardée comme une femme, mais surtout déterminer ce que cette féminité signifie pour elle lorsqu’elle n’est plus imposée de l’extérieur.
Peut-on revenir à celui que l’on était ?
Le retour vers Hana n’est pas réellement un retour. Celle qui avait prononcé le serment des années auparavant n’existe plus exactement. Mark a vécu, pris des décisions, accumulé des souvenirs et façonné une personnalité. Vouloir simplement retrouver « l’ancienne Hana » reviendrait à effacer une partie de cette expérience.
Dones évite ainsi l’idée d’une transformation instantanée où une identité authentique aurait attendu intacte sous une identité artificielle. Hana et Mark appartiennent à la même personne. La difficulté consiste moins à choisir entre les deux qu’à comprendre comment réunir ces différentes parties de soi.
L’exil prend alors un sens supplémentaire. Hana ne change pas seulement de pays. Elle entre dans un environnement où elle peut enfin se demander ce qu’elle souhaite devenir sans que la réponse soit entièrement déterminée par les règles de son village.
Vierge sous serment raconte une émancipation profondément paradoxale. Hana devient Mark pour obtenir une autonomie que son statut de femme lui refusait. Ce choix lui permet de vivre autrement, mais exige en échange un renoncement qui finit par structurer toute son identité.
En déplaçant ensuite son personnage vers les États-Unis, Elvira Dones pose une question encore plus complexe. Sortir d’un système oppressif ne suffit pas nécessairement à effacer ce qu’il a construit en nous. La liberté nouvelle de Hana ne lui rend pas automatiquement la personne qu’elle aurait pu devenir dans une autre société.
Le roman conduit ainsi vers une interrogation qui dépasse largement le cas des vierges jurées albanaises : lorsqu’on s’est transformé pour pouvoir survivre ou être libre, peut-on vraiment revenir en arrière, ou faut-il apprendre à devenir quelqu’un de nouveau avec toutes les identités que l’on a traversées ?
La Rédaction
Références littéraires
- Vierge sous serment d’Elvira Dones — identité, liberté, genre et émancipation
- Vergine giurata d’Elvira Dones — titre original italien de Vierge sous serment
- Piccola guerra perfetta d’Elvira Dones — guerre du Kosovo, violence et survie
- Hana d’Elvira Dones — identité, déracinement et trajectoire féminine

