Douze années se sont écoulées depuis que Sara et Lejla, autrefois inséparables, ont cessé de se parler. Sara vit désormais à Dublin lorsqu’un appel de son ancienne amie la ramène en Bosnie. Lejla veut partir à Vienne retrouver Armin, son frère disparu depuis des années, et lui demande de l’accompagner. Commence alors un voyage où la recherche d’un homme devient progressivement celle d’un passé commun. Dans Attraper le lapin, Lana Bastašić pose une question dérangeante : lorsque deux personnes ont vécu la même histoire mais ne s’en souviennent plus de la même manière, laquelle détient encore la vérité ?
Lana Bastašić, raconter la Bosnie par une amitié
Née en 1986 à Zagreb, Lana Bastašić a grandi en Bosnie-Herzégovine. Écrivaine de l’espace post-yougoslave, elle publie Uhvati zeca en 2018. Son premier roman reçoit en 2020 le Prix de littérature de l’Union européenne. Derrière l’histoire de Sara et Lejla, l’autrice explore la mémoire, l’identité, la langue et les traces laissées par l’éclatement de la Yougoslavie.
Sara a construit une existence loin de la Bosnie et de son passé. Lejla, au contraire, demeure intimement liée à ce qu’elles ont vécu ensemble. Lorsque les deux femmes se retrouvent, les douze années de silence n’ont pourtant rien effacé. Leur ancienne proximité revient immédiatement, tout comme les blessures qu’elles n’ont jamais véritablement réglées.
Revenir ne signifie pas retrouver ce que l’on a quitté
Le voyage vers Vienne possède un objectif : retrouver Armin. Mais très vite, la route oblige Sara à traverser autre chose que des frontières géographiques. Les lieux, la langue et la présence de Lejla font remonter une adolescence qu’elle croyait avoir laissée derrière elle.
Sara découvre alors qu’émigrer ne suffit pas nécessairement à rompre avec son passé. Elle a pu quitter la Bosnie, s’installer ailleurs et construire une nouvelle identité, mais certaines relations continuent à déterminer la manière dont elle se raconte elle-même. Lejla représente précisément ce qu’elle ne peut pas facilement réinventer : quelqu’un qui était présent avant son départ et qui possède sa propre version des événements.
La confrontation devient inévitable. Sara se souvient d’une scène d’une certaine manière ; Lejla peut la raconter autrement. Ce décalage transforme progressivement le roman en enquête sur la mémoire elle-même.
Deux amies, mais deux passés différents
Avec Attraper le lapin, Lana Bastašić montre que partager un souvenir ne signifie pas nécessairement partager sa signification. Deux personnes peuvent avoir traversé le même événement tout en en conservant des récits incompatibles. Le temps, la culpabilité, l’affection et les blessures modifient ce que chacune croit avoir vécu.
Sara est la narratrice, mais cela ne lui donne pas automatiquement raison. Son regard organise l’histoire, sélectionne les souvenirs et reconstruit Lejla à travers ce qu’elle pense savoir d’elle. Le lecteur se trouve ainsi dans une position inconfortable : il dépend d’une voix dont il comprend progressivement qu’elle ne peut offrir qu’une vérité partielle.
Cette incertitude donne toute sa force à leur amitié. Sara et Lejla se sont aimées, admirées, blessées et parfois mal comprises. Leur relation échappe à l’image rassurante d’une amitié féminine fondée uniquement sur la solidarité. Chez Bastašić, l’intimité donne aussi le pouvoir de connaître les vulnérabilités de l’autre et donc, parfois, de lui faire particulièrement mal.

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La guerre existe jusque dans les souvenirs
La Bosnie de leur enfance a elle-même été bouleversée par la dissolution de la Yougoslavie et la guerre. Le passé personnel des deux femmes ne peut donc pas être complètement séparé de l’histoire collective. Identités, noms, langues et appartenances ont acquis une importance nouvelle dans une société profondément transformée.
Bastašić ne fait pourtant pas de la guerre le centre spectaculaire du récit. Ses conséquences apparaissent dans les trajectoires, les silences et la manière dont les personnages se définissent. Armin, absent mais constamment recherché, incarne lui aussi cette difficulté à savoir ce qui appartient encore au présent et ce qui demeure prisonnier du passé.
Le roman suggère ainsi que la mémoire individuelle fonctionne parfois comme la mémoire d’un pays : elle sélectionne, réorganise et tente de donner une cohérence à des événements qui n’en avaient pas nécessairement lorsqu’ils ont été vécus.
Attraper quel lapin ?
Le titre renvoie au dialogue que le roman entretient avec Alice au pays des merveilles. Sara et Lejla prennent la route comme on suivrait le lapin blanc : une recherche apparemment précise les entraîne vers un territoire de plus en plus instable où les repères habituels cessent de fonctionner.
Mais le véritable « lapin » qu’elles poursuivent pourrait être leur passé. Elles voudraient pouvoir le rattraper, l’examiner et déterminer enfin ce qui s’est réellement produit entre elles. Or un souvenir n’est pas un objet resté intact quelque part en attendant qu’on revienne le chercher.
C’est peut-être la découverte essentielle de leur voyage. Retrouver une personne ne permet pas de retrouver exactement la relation que l’on avait avec elle. Revenir dans un pays ne restitue pas celui que l’on a quitté. Et confronter deux mémoires ne produit pas nécessairement une version définitive de l’histoire.
Attraper le lapin commence comme un voyage vers un frère absent, mais Lana Bastašić déplace progressivement la recherche vers Sara et Lejla elles-mêmes. Les kilomètres parcourus entre la Bosnie et Vienne deviennent une manière de revisiter douze années de silence et, au-delà, toute une jeunesse vécue dans un pays lui-même transformé par l’Histoire.
Le roman ne demande finalement pas laquelle des deux femmes se souvient correctement. Il s’intéresse davantage à ce qui arrive lorsque leurs souvenirs ne coïncident plus. Car une amitié n’est pas seulement constituée de ce que deux personnes ont vécu ensemble : elle dépend aussi de ce que chacune a fait, ensuite, de cette histoire commune.
Reste alors une question aussi intime que vertigineuse : lorsque deux personnes possèdent des versions différentes du même passé, l’histoire appartient-elle encore aux deux ?
La Rédaction
Références littéraires
- Attraper le lapin de Lana Bastašić — amitié féminine, mémoire, identité et Bosnie d’après-guerre
- Mliječni zubi de Lana Bastašić — enfance, famille, violence et rapports de pouvoir
- Crveni kofer de Lana Bastašić — poésie, mémoire et expérience intime
- Trajni pigmenti de Lana Bastašić — récits courts, relations humaines et identités

