Né à Lomé en 1991, de son vrai nom Amededjisso Kokouda, Amegne Blibo nourrit dès l’enfance une passion instinctive pour le dessin. Après des études de gestion à l’Université de Lomé (2012-2015), il s’éloigne de l’art le temps d’un exil en Arabie Saoudite, où il travaille trois ans dans une usine d’embouteillage. Loin d’éteindre sa flamme créative, cette parenthèse la rallume avec force. En décembre 2018, il revient au Togo avec la certitude que sa véritable voie est artistique. En 2019, il effectue un séjour au Ghana, véritable pèlerinage formatif, où il rejoint l’atelier du maître Razak Brush, spécialiste de l’hyperréalisme. Il y perfectionne sa technique et obtient un Certificate of Proficiency in Painting au National Vocational Training Institute d’Accra. Ce passage marque son basculement définitif vers l’art.

Une identité visuelle : du réalisme à l’énergie du geste
L’univers plastique d’Amegne Blibo se nourrit d’un double héritage : d’un côté, la discipline de l’hyperréalisme, acquise auprès du maître ghanéen Razak Brush, qui lui a transmis le goût du détail, de la précision et de l’observation fine ; de l’autre, la spontanéité du geste, qu’il explore à travers le scribble art ou « art du gribouillage », où la ligne libérée devient le vecteur d’une énergie brute. Chez lui, le réalisme n’est pas une fin en soi mais une porte d’entrée. Il permet d’installer une familiarité, une reconnaissance immédiate, avant de basculer dans un territoire plus incertain, celui du trait qui échappe, se superpose, s’entremêle. Ce passage de la maîtrise à la déconstruction traduit son désir d’un art qui ne soit pas figé, mais en mouvement constant, comme la vie elle-même. Le scribble artdevient ainsi son langage identitaire. Chaque ligne, loin d’être aléatoire, porte une charge expressive : tourbillons, nœuds, lignes brisées ou répétées composent une cartographie émotionnelle.


Ce geste instinctif inscrit dans la toile les vibrations intérieures de l’artiste autant que les tensions de son environnement. On pourrait dire qu’il y a chez Amegne Blibo une alchimie entre contrôle et lâcher-prise, où le portrait ou la figure humaine émerge au milieu d’un champ de forces graphiques. Cette dialectique entre précision et désordre, entre rigueur et chaos, confère à son œuvre une dimension contemporaine singulière. À travers elle, Amegne Blibo exprime l’humain dans toute sa complexité : la beauté fragile des silences, la densité des luttes, la violence des émotions, mais aussi la quête d’équilibre. Le spectateur, confronté à cette écriture plastique hybride, oscille lui aussi entre reconnaissance et déstabilisation, contemplation et énergie brute.
Une exposition majeure à Lomé : Onomo 2025
L’année 2025 marque un jalon essentiel dans le parcours d’Amegne Blibo. Son exposition en cours à l’Hôtel Onomode Lomé, inaugurée le 12 septembre et ouverte au public jusqu’au 15 octobre, se présente comme une étape charnière dans sa trajectoire. Plus qu’une simple présentation de toiles, il s’agit d’un dialogue intime et collectif, où l’artiste convie les spectateurs à pénétrer son univers, à en partager les vibrations, les silences et les éclats. Conçue comme une plongée dans sa démarche, cette exposition réunit un corpus d’œuvres emblématiques des recherches plastiques qu’il mène depuis plusieurs années. On y retrouve la rigueur de l’hyperréalisme qui structure certains portraits, mais aussi la liberté radicale du scribble art, ce geste de gribouillage maîtrisé qui est devenu sa signature. La juxtaposition de ces deux registres crée un effet de tension et d’équilibre, traduisant parfaitement sa quête : donner à voir l’humain dans sa plénitude, entre ordre et chaos, fragilité et puissance.L’Onomo, lieu de rencontres culturelles et carrefour cosmopolite à Lomé, apparaît comme l’espace idéal pour accueillir ce projet. Dans ce cadre où se croisent voyageurs, créateurs et penseurs, les toiles de Amegne Blibo résonnent avec une universalité qui dépasse les frontières togolaises.


Elles interpellent aussi bien l’œil averti du collectionneur que la sensibilité d’un spectateur néophyte, tant elles portent une énergie immédiate et lisible. L’exposition est conçue comme un moment de partage : visites guidées, échanges directs avec l’artiste, discussions autour des œuvres. Amegne Blibo ne se contente pas d’accrocher ses toiles aux murs : il cherche à créer une expérience immersive où la peinture devient langage, pont entre l’intime et le collectif. Cette approche témoigne de sa volonté de rapprocher l’art du quotidien, de le sortir d’une posture de distance pour en faire un lieu de rencontre et de réflexion. Avec Onomo 2025, Amegne Bliboconfirme sa stature de figure montante de la scène contemporaine togolaise. L’exposition incarne son positionnement artistique : à la croisée de la rigueur académique et de l’audace expérimentale, de l’ancrage local et de l’ouverture universelle. Elle constitue, pour le public, une invitation à percevoir l’homme dans sa complexité et sa beauté, et pour l’artiste, une étape décisive dans l’affirmation d’une identité visuelle désormais incontournable.
Un artiste entre rigueur et liberté
Ce qui frappe dans la démarche d’Amegne Blibo, c’est la coexistence assumée de deux pôles apparemment opposés : la rigueur technique héritée de l’hyperréalisme et la liberté gestuelle du scribble art. Là où d’autres choisiraient l’un ou l’autre, lui fait dialoguer ces univers, créant un champ d’expression hybride où le contrôle rencontre le lâcher-prise.La rigueur, il la puise dans son apprentissage académique et dans le regard patient qu’exige le portrait hyperréaliste. Chaque détail observé, chaque ombre restituée, chaque texture reproduite témoigne de cette discipline visuelle qui ancre son œuvre dans une tradition exigeante. Cette dimension n’est pas abandonnée, mais transfigurée : elle devient un socle, une base solide sur laquelle s’érige une autre dimension de son art. La liberté, elle, surgit dans la fulgurance du trait, dans ces entrelacs de lignes qui semblent anarchiques mais qui, sous sa main, prennent sens. Le scribble art n’est pas ici un simple exercice de style : il est la traduction graphique d’un état intérieur, une cartographie de l’émotion et du mouvement. Il introduit l’aléatoire, l’imprévisible, comme une respiration vitale face à la perfection maîtrisée du réalisme. Cette dialectique fait de Blibo un artiste profondément contemporain.


Son travail s’inscrit dans une réflexion plus large sur la tension entre ordre et désordre, équilibre et chaos, qui traverse aussi bien la vie humaine que les sociétés. Il traduit ainsi, par la peinture, ce que chacun expérimente : la nécessité d’un cadre pour se construire, mais aussi le besoin d’évasion, d’expression libre, parfois de débordement. En intégrant également le graffiti, le muralisme ou le pop art à sa pratique, il élargit ce dialogue entre rigueur et liberté à d’autres médiums, renforçant l’idée que son œuvre est avant tout une exploration des possibles. À travers ses toiles, Bliboincarne une posture d’artiste qui refuse les carcans, mais qui sait que la puissance expressive ne naît que lorsqu’elle s’appuie sur une solide maîtrise.







Richard Laté Lawson-Body

