La guerre russo-ukrainienne, qui s’est intensifiée début 2022, continue de redessiner les alliances diplomatiques mondiales, y compris en Amérique latine. Face à ce conflit persistant, les nations latino-américaines ont adopté trois positions distinctes : soutien à l’Ukraine, médiation active ou neutralité stratégique. Ces choix diplomatiques reflètent non seulement les affinités idéologiques mais aussi les intérêts économiques et géopolitiques de chaque pays.
Les défenseurs de l’Ukraine : principes et alignement occidental
L’Argentine, la Colombie et le Chili se sont positionnés clairement contre l’invasion russe. Après l’élection de Javier Milei en décembre 2023, l’Argentine a renforcé son soutien à Kyiv, s’éloignant de la position plus nuancée d’Alberto Fernández. En février 2025, Milei a signé un accord de coopération énergétique avec l’Ukraine, signalant un approfondissement des relations bilatérales.
La Colombie, sous Gustavo Petro, maintient sa condamnation de l’agression russe malgré les critiques de ce président envers l’OTAN. Lors du sommet des BRICS en octobre 2024, Petro a plaidé pour « une solution diplomatique respectant l’intégrité territoriale ukrainienne », tout en dénonçant l’expansionnisme militaire occidental.
Le Chili de Gabriel Boric reste ferme dans son soutien à l’Ukraine. En janvier 2025, Santiago a annoncé une aide humanitaire supplémentaire de 5 millions de dollars et accueille désormais plus de 3 000 réfugiés ukrainiens, témoignant d’un engagement concret au-delà des déclarations diplomatiques.
Le Brésil et le Mexique : la voie médiatrice
Le Brésil de Lula da Silva s’impose comme médiateur potentiel. Son « Plan de paix Brésil-Chine » présenté à l’ONU en septembre 2024 propose un calendrier précis pour des négociations directes entre Moscou et Kyiv. Bien que rejeté par Zelensky comme « favorisant l’agresseur », ce plan illustre les ambitions du Brésil sur la scène internationale.
En février 2025, Lula a réaffirmé sa position lors d’une rencontre avec Poutine en marge du sommet des BRICS à Kazan : « Nous ne pouvons pas choisir un camp. Nous choisissons la paix. » Cette démarche, critiquée par Washington, renforce néanmoins le statut du Brésil comme puissance émergente capable de dialoguer avec tous les acteurs du conflit.
Le Mexique d’Andrés Manuel López Obrador a proposé fin 2024 un « comité international de dialogue » incluant le pape François, le premier ministre indien Narendra Modi et le secrétaire général de l’ONU. Si cette initiative n’a pas abouti, elle souligne la volonté mexicaine de contribuer à une solution diplomatique tout en préservant sa tradition de non-intervention.
Les alliés de Moscou : alignement idéologique et intérêts stratégiques
Le Venezuela de Nicolás Maduro demeure le plus fervent défenseur de la Russie dans la région. En janvier 2025, Caracas et Moscou ont signé un accord militaire permettant l’établissement d’une base navale russe sur la côte vénézuélienne, provoquant l’inquiétude des États-Unis et de la Colombie voisine.
Cuba et le Nicaragua complètent ce bloc pro-russe, votant systématiquement contre les résolutions onusiennes condamnant l’agression russe. Ces trois pays, sous sanctions occidentales, trouvent en la Russie un allié économique et politique crucial face à l’isolement international.
La neutralité pragmatique : protection des intérêts économiques
L’Uruguay, le Paraguay et la Bolivie ont opté pour une position de neutralité calculée. L’Uruguay, malgré sa tradition démocratique, évite de condamner explicitement la Russie pour préserver ses exportations agricoles vers ce marché. Le président Luis Lacalle Pou a récemment déclaré : « Notre commerce n’est pas idéologique. Nos producteurs ne peuvent se permettre de perdre des marchés. »
La Bolivie de Luis Arce maintient une « neutralité active » qui s’apparente davantage à un soutien tacite à la Russie. En novembre 2024, La Paz a signé un important contrat d’exploration gazière avec Gazprom, renforçant ses liens économiques avec Moscou.
Les répercussions régionales : au-delà de la diplomatie
Les conséquences économiques du conflit continuent d’affecter durement la région. L’inflation alimentaire a atteint 14% en moyenne en 2024, frappant particulièrement les économies dépendantes des importations de céréales. La Communauté des États latino-américains et caraïbes (CELAC) a récemment créé un « fonds de stabilisation alimentaire » pour atténuer ces effets.
L’impact diplomatique se fait également sentir au sein des organisations régionales. L’Organisation des États américains (OEA) reste divisée, avec un bloc pro-Ukraine mené par l’Argentine et le Chili face à une coalition pro-russe autour du Venezuela et de Cuba. Cette fracture complique les efforts d’intégration régionale et affaiblit la voix collective de l’Amérique latine sur la scène internationale.
En janvier 2025, la signature par vingt-deux anciens ministres latino-américains d’une lettre appelant à suspendre la Russie de l’Assemblée générale de l’ONU témoigne des divisions persistantes au sein des élites politiques régionales. Ce clivage reflète une Amérique latine tiraillée entre ses principes d’autodétermination et ses intérêts stratégiques.
Une région à la croisée des chemins
L’Amérique latine navigue dans un contexte mondial polarisé où chaque position diplomatique comporte des risques et des opportunités. La diversité des approches – du soutien inconditionnel à l’Ukraine à l’alliance avec la Russie – illustre une région qui cherche à préserver son autonomie tout en défendant ses intérêts dans un ordre international en pleine reconfiguration.
À mesure que le conflit se prolonge, ces positions pourraient encore évoluer, notamment sous l’influence des pressions économiques et des changements politiques internes. L’Amérique latine se trouve ainsi à un carrefour diplomatique, où ses choix actuels détermineront sa place dans le nouvel équilibre mondial émergent.
La Rédaction

