« On peut parler de dictature » : le Parlement équatorien approuve la réinstallation de bases militaires étasuniennes
Dix jours à peine après l’investiture controversée de Daniel Noboa, fraîchement réélu le 13 avril 2025 dans un climat de fortes suspicions de fraude, l’Équateur s’engage dans une rupture historique. Le 3 juin, l’Assemblée nationale a voté une réforme constitutionnelle autorisant, pour la première fois depuis 2009, la présence de bases militaires étrangères sur son territoire – comprendre : américaines.
Une décision qui provoque des remous dans un pays encore marqué par la mémoire du souverainisme de l’ère Correa, et que de nombreux observateurs assimilent à un retour en arrière, voire à un alignement stratégique assumé sur Washington.
Une réforme déguisée en lutte sécuritaire
Officiellement, il s’agit d’un dispositif visant à « renforcer la coopération dans la lutte contre le crime organisé transnational ». Mais derrière cette façade sécuritaire se dessine une stratégie plus vaste : un virage néolibéral et autoritaire, porté par la droite équatorienne depuis la fin du cycle progressiste (2007–2017).
Sous la présidence Noboa, l’Équateur a accéléré le démantèlement des politiques sociales héritées de la Révolution citoyenne. Fin de la souveraineté énergétique, réduction drastique de l’investissement public, privatisations en cascade, austérité imposée aux services de base : le pays s’enfonce dans une logique de dépendance extérieure, que l’installation de bases militaires vient consacrer politiquement et symboliquement.
Le retour de l’Oncle Sam
Ce basculement rompt radicalement avec la décision historique prise par Rafael Correa en 2009, lorsque la base américaine de Manta avait été démantelée pour préserver la souveraineté nationale. À l’époque, Correa affirmait qu’« aucune base étrangère ne devait exister sur le sol équatorien, pas plus qu’il ne saurait y avoir de base équatorienne aux États-Unis ». Quinze ans plus tard, l’histoire s’inverse.
Selon plusieurs sources diplomatiques, des discussions avancées ont eu lieu entre Quito et des représentants proches de Donald Trump, en prévision d’une possible nouvelle base militaire dans la région côtière équatorienne. Ce retour militaire s’inscrit dans une logique de redéploiement régional de Washington, dans un contexte d’affrontement indirect avec la Chine et de lutte contre le narcotrafic.
Une souveraineté en suspens
Légalement, la réforme n’est pas encore entrée en vigueur. Le texte voté par l’Assemblée nationale doit être soumis à un référendum. Mais tout indique que l’exécutif contrôlera étroitement le processus électoral, dans un climat où les libertés démocratiques apparaissent fragilisées.
La société civile, les mouvements indigènes et certains partis de gauche dénoncent une mesure qui confisque à nouveau l’indépendance du pays au profit d’une stratégie de soumission géopolitique. « Ce n’est pas une coopération, c’est une tutelle militaire », s’insurge l’ancien ministre Fernando Bustamante.
Alors que la violence liée aux cartels atteint des niveaux sans précédent, notamment dans les ports de Guayaquil et Esmeraldas, l’État semble préférer l’option militaire extérieure à la refondation d’une politique intérieure de sécurité sociale et territoriale. La solution venue d’ailleurs pourrait bien ne résoudre aucun problème local, et au contraire en créer de nouveaux.
Le retour des bases américaines en Équateur n’est pas qu’un simple choix stratégique. Il révèle un basculement idéologique : celui d’un pouvoir qui, face au chaos, préfère l’ordre imposé par l’étranger à la refondation démocratique et souverainiste. Ce tournant inquiète, tant il rappelle les périodes les plus sombres de la dépendance militaire en Amérique latine.
La Rédaction

