Pendant des siècles, la projection de Mercator a façonné l’image mentale de la planète de générations entières. Pratique pour naviguer, elle agrandit considérablement les territoires proches des pôles et réduit visuellement le poids de régions situées plus près de l’équateur, notamment l’Afrique. Après une offensive diplomatique portée par le Togo et l’Union africaine, la France rejoint désormais le mouvement : le Quai d’Orsay annonce qu’il abandonnera Mercator dans ses usages diplomatiques au profit de représentations plus fidèles aux superficies réelles.
Sur la carte du monde que beaucoup connaissent depuis l’école, le Groenland semble presque rivaliser avec l’Afrique. Dans la réalité, le continent africain est environ quatorze fois plus vaste.
Cette différence spectaculaire résume le procès aujourd’hui fait à la projection de Mercator. Mise au point en 1569 par le cartographe flamand Gerardus Mercator, elle n’avait pourtant rien d’une entreprise destinée à diminuer l’Afrique. Sa fonction première était maritime : en conservant les angles, elle permettait aux navigateurs de suivre plus facilement un cap constant.
Le problème est ailleurs. Une représentation conçue pour naviguer s’est progressivement imposée comme l’une des images ordinaires du monde. Or, plus on s’éloigne de l’équateur, plus Mercator exagère les superficies. La Russie, le Groenland, l’Europe du Nord ou l’Amérique du Nord prennent ainsi une place visuelle disproportionnée par rapport à leur superficie réelle.
C’est précisément cette habitude que l’Afrique vient de porter devant les Nations unies.
Une bataille africaine portée par le Togo
Le 4 septembre, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté la résolution « Correct the Map », consacrée au rééquilibrage de la représentation cartographique mondiale, particulièrement celle de l’Afrique.
Le texte, présenté par le Togo au nom du groupe africain et soutenu par l’Union africaine, a recueilli 164 voix favorables. Les États-Unis ont été le seul pays à voter contre, tandis que six États se sont abstenus.
L’objectif n’est ni de modifier les frontières ni de bannir Mercator. La résolution reconnaît au contraire qu’aucune projection plane ne peut reproduire parfaitement une planète sphérique et que différentes cartes répondent à différents usages. Elle encourage toutefois les États, les institutions internationales, les établissements scolaires et les acteurs technologiques à privilégier des projections respectant davantage les superficies lorsque celles-ci constituent l’information essentielle.
Equal Earth, développée en 2018, figure parmi les représentations mises en avant. Contrairement à Mercator, elle préserve les proportions relatives des surfaces terrestres, au prix d’autres déformations inhérentes à toute projection cartographique.
Pour le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Dussey, l’enjeu dépasse la géographie. Une carte participe à la manière dont les peuples apprennent le monde, l’imaginent et évaluent la place qu’ils y occupent.
Paris rejoint le mouvement
C’est dans ce contexte que la décision française prend une dimension particulière.
Le même 4 septembre, Jean-Noël Barrot a annoncé que le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères abandonnerait Mercator dans ses usages diplomatiques au profit de représentations adaptées à chaque utilisation et davantage respectueuses des superficies réelles.
Paris ne choisit donc pas nécessairement une carte unique appelée à remplacer Mercator partout. Le Quai d’Orsay dispose déjà notamment de planisphères utilisant les projections Robinson, Eckert IV et Gall. Le principe annoncé consiste plutôt à choisir la représentation correspondant à l’information que l’on cherche à montrer.
La décision française rejoint néanmoins directement le raisonnement défendu par les pays africains à l’ONU : une projection adaptée à la navigation ne doit pas devenir, par simple habitude, la représentation universelle des rapports de taille entre les continents.
Jean-Noël Barrot estime ainsi que les déformations cartographiques finissent par influencer les perceptions. Sur Mercator, les États-Unis, la Russie ou la Chine acquièrent une présence visuelle considérable, tandis que l’Afrique, l’Amérique du Sud et l’Asie du Sud-Est paraissent relativement réduites.
Derrière la carte, une question de puissance
C’est là que l’affaire quitte le terrain purement cartographique.
Une carte n’augmente ni le PIB d’un continent, ni sa population, ni son influence diplomatique. Elle ne change évidemment pas davantage les rapports de force internationaux. Mais elle organise visuellement le monde et participe, dès l’enfance, à la construction de certaines représentations.
L’Afrique en fournit l’exemple le plus frappant. Ses quelque 30 millions de km² peuvent contenir les États-Unis, la Chine, l’Inde et une grande partie de l’Europe réunis. Pourtant, la familiarité avec Mercator a longtemps rendu cette immensité beaucoup moins intuitive.
L’offensive africaine cherche précisément à rompre avec cette disproportion entre réalité géographique et représentation mentale. Elle inscrit la cartographie dans une réflexion plus vaste sur la manière dont le continent est représenté dans les institutions, l’enseignement, les médias et les imaginaires internationaux.
La France donne à cette bataille une portée supplémentaire en décidant de modifier les pratiques de son propre appareil diplomatique.
Un geste également diplomatique envers l’Afrique
Le choix de Paris intervient alors que la France tente depuis plusieurs années de reconstruire ses relations avec un continent où son influence est profondément remise en question.
Le changement cartographique ne suffira évidemment pas à résoudre les contentieux politiques, économiques ou mémoriels qui traversent les relations franco-africaines. Mais le Quai d’Orsay assume lui-même la dimension politique du geste : la représentation du monde fait partie des récits que produit une diplomatie.
Le symbole est d’autant plus notable que l’impulsion est cette fois venue d’Afrique. Le Togo et le groupe africain ont porté le débat jusqu’à l’Assemblée générale, obtenu une très large majorité, puis vu une puissance européenne annoncer qu’elle adapterait ses propres usages.
Il ne s’agit donc pas réellement de « redessiner » la planète. Ses continents ne bougent pas et aucune frontière n’est modifiée.
Ce qui change est le regard posé sur elle. En se ralliant à l’initiative africaine, la France reconnaît qu’une carte vieille de près de cinq siècles peut rester techniquement utile sans devoir continuer à dicter l’image que le monde se fait de lui-même.
La Rédaction

