À quelques jours du 69e sommet des chefs d’État prévu le 19 juillet à Freetown, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest joue une partie décisive pour son avenir. Fragilisée par le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger, confrontée à la progression des groupes jihadistes et à une crise de confiance avec une partie des opinions publiques, l’organisation régionale doit désormais prouver qu’elle reste un moteur de stabilité, d’intégration et de souveraineté collective.
Freetown, un sommet sous haute pression régionale
La Sierra Leone accueillera pour la première fois un sommet des dirigeants de la CEDEAO. Mais derrière le symbole diplomatique, la rencontre intervient dans une période particulièrement sensible pour l’organisation ouest-africaine.
Le sommet de Freetown ne sera pas seulement un rendez-vous institutionnel. Il intervient après l’une des plus grandes crises traversées par la CEDEAO depuis sa création en 1975 : la rupture avec trois États membres fondateurs de l’espace sahélien.
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger, désormais regroupés au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), ont officiellement quitté l’organisation après plusieurs années de tensions marquées par les sanctions régionales imposées après les coups d’État militaires.
Cette fracture a profondément interrogé la capacité de la CEDEAO à maintenir son rôle d’acteur central en Afrique de l’Ouest.
À Freetown, les dirigeants devront donc répondre à une question essentielle : comment préserver l’unité régionale alors qu’une partie du Sahel s’éloigne du projet communautaire ?
Une organisation face à une crise de confiance
Depuis plusieurs années, la CEDEAO est confrontée à une contestation croissante de son fonctionnement.
Ses interventions contre les changements anticonstitutionnels de pouvoir ont été saluées par certains partenaires internationaux comme une défense nécessaire de l’ordre démocratique. Mais elles ont également suscité des critiques dans plusieurs pays, où une partie des populations considère que l’organisation applique des réponses politiques trop éloignées des réalités sociales.
Les sanctions économiques contre le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont notamment alimenté un sentiment de rejet dans une partie de l’opinion publique sahélienne.
Pour ses dirigeants, l’enjeu est désormais de restaurer la confiance sans renoncer à ses principes fondateurs : la démocratie, la libre circulation des personnes et des biens, ainsi que la coopération économique.
La CEDEAO doit trouver un équilibre difficile entre fermeté institutionnelle et capacité de dialogue.
La sécurité au cœur des préoccupations
Au-delà des tensions politiques, la question sécuritaire reste l’un des principaux défis du sommet de Freetown.
L’Afrique de l’Ouest fait face à une expansion continue des groupes armés liés à Al-Qaïda et à l’État islamique, qui ont progressivement étendu leur influence du Sahel vers les pays côtiers.
Le Bénin, la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Togo renforcent leurs dispositifs de surveillance face au risque d’infiltration de réseaux jihadistes venus du nord.
La CEDEAO avait déjà engagé des réflexions sur la création d’une force régionale capable d’intervenir contre les menaces sécuritaires. Mais ce projet reste confronté à des obstacles majeurs : financement, coordination militaire et volonté politique commune.
À Freetown, la sécurité régionale devrait donc occuper une place centrale dans les discussions, alors que l’instabilité du Sahel menace progressivement les zones côtières.
Le défi économique : préserver le rêve de l’intégration
L’autre grande bataille de la CEDEAO concerne son projet économique.
Avec plus de 400 millions d’habitants, l’espace communautaire représente l’un des marchés les plus importants du continent africain. La libre circulation, l’harmonisation des politiques économiques et la création d’un marché régional constituent depuis des décennies les piliers de l’organisation.
Mais les crises politiques successives ont ralenti cette ambition.
La fragmentation actuelle menace également certains projets stratégiques, notamment ceux liés aux infrastructures régionales, aux échanges commerciaux et à l’intégration énergétique.
Pour rester crédible, la CEDEAO devra démontrer que son projet dépasse les seules questions institutionnelles et apporte des bénéfices concrets aux populations.
Quel avenir après la rupture avec l’AES ?
La question des relations avec les pays de l’AES sera inévitablement présente lors du sommet.
Même séparés politiquement, le Mali, le Burkina Faso et le Niger restent liés économiquement et géographiquement au reste de l’Afrique de l’Ouest. Les échanges commerciaux, les mouvements de populations et les enjeux sécuritaires rendent impossible une séparation totale.
La CEDEAO devra donc définir une nouvelle approche : maintenir ses principes tout en évitant une rupture durable avec une partie de son espace naturel.
Pour plusieurs observateurs, l’avenir de l’organisation dépendra de sa capacité à redevenir un espace de dialogue plutôt qu’un simple mécanisme de réaction aux crises.
Freetown, le rendez-vous d’une nouvelle étape
Le sommet du 19 juillet intervient ainsi à un moment charnière.
La CEDEAO n’est pas seulement confrontée à une crise politique passagère. Elle doit répondre à une transformation profonde de l’environnement régional : montée des souverainismes, multiplication des crises sécuritaires, attentes nouvelles des populations et concurrence entre différents modèles d’intégration africaine.
À Freetown, les chefs d’État auront donc une responsabilité particulière : réaffirmer l’utilité de l’organisation et dessiner une nouvelle feuille de route capable de rassembler une Afrique de l’Ouest plus fragmentée qu’auparavant.
Le défi n’est plus seulement de préserver la CEDEAO telle qu’elle existe aujourd’hui. Il est de construire celle qui répondra aux réalités de demain.
La Rédaction

