Chaque saison sèche ressemble désormais à une saison des pluies. À Kinshasa, les inondations ne sont plus une surprise : elles révèlent l’épuisement d’un modèle urbain dépassé, où croissance démographique, constructions anarchiques et infrastructures obsolètes s’entremêlent.
Une pluie fatale en pleine saison sèche
Le 14 juin 2025, Kinshasa a été frappée par une pluie torrentielle, inattendue en pleine saison sèche. Le drame est saisissant : 19 morts, dont 17 à Ngaliema, 2 à Lemba, et plus de 500 maisons inondées à Matete. Quelques semaines plus tôt, six enfants mouraient à Selembao, écrasés par un mur effondré.
Pour les habitants, la répétition de ces scènes devient insupportable. « Chaque année, c’est la même histoire », murmure un riverain. D’année en année, les sinistrés retrouvent les mêmes gestes de survie : récupérer quelques vêtements, vider l’eau, rebâtir sur des ruines. L’aide publique, quant à elle, reste floue, souvent absente.
Une ville construite sans règles
Avec plus de 17 millions d’habitants, Kinshasa explose sous le poids d’une croissance démographique mal encadrée. Jadis village perché entre collines et vallées, la capitale s’est étendue sans respecter les normes d’urbanisme, envahissant les zones humides et les rivières.
L’urbaniste Justin Luseyi alerte : « Kinshasa est un cas d’école d’urbanisation désordonnée. Les sols sont bétonnés, les canaux bouchés, les rivières étouffées. » Résultat : la ville se transforme en piège hydraulique à chaque pluie. Une vingtaine de cours d’eau ont perdu jusqu’à 60 % de leur lit naturel.
Les quartiers les plus vulnérables, comme Selembao ou Matete, concentrent les effets de cette anarchie. Ces zones, souvent habitées illégalement, sont les premières à être submergées, faute de drainage et de sécurité des sols. Crispin Mbadu Phanzu, ministre de l’Urbanisme, résume le problème : « L’occupation des zones à risque, combinée à l’absence de gestion des déchets, est une bombe à retardement. »
Curages, démolitions… et limites d’une réponse en urgence
Face à l’urgence, les autorités ont lancé des campagnes de curage, démolition et nettoyage. Un moratoire de six mois a été accordé aux habitants installés dans les zones dites non aedificandi, avant des évacuations définitives.
Mais ces gestes, bien que nécessaires, sont jugés trop tardifs et insuffisants. « On traite les symptômes, pas la maladie », déplore un spécialiste. Car au-delà du changement climatique, c’est surtout un demi-siècle d’improvisation urbaine qui a fragilisé Kinshasa.
Kia Mona : un projet pour une nouvelle ville
Face à cette impasse, le gouvernement mise sur Kia Mona, un ambitieux projet de ville durable sur 900 hectares. Objectif : désengorger Kinshasa, offrir 650 000 logements modernes et accueillir jusqu’à 5 millions de personnes.
« Kinshasa a été conçue pour un million d’habitants. Aujourd’hui, elle en héberge 17. Nous n’avons plus le choix », explique Thierry Katembwe, coordinateur du projet. Kia Mona intégrera infrastructures modernes, réseaux de drainage, transports fluviaux, tramway écologique, zones vertes, industrielles, agricoles et résidentielles.
Le projet mobilise des partenaires internationaux : BPI France, TGCC-IDG (Belgique-Maroc), la Ceinture et la Route chinoise, des banques américaines et congolaises, ainsi que des entreprises locales comme Kipelo Mashind Multiservices.
Les premières infrastructures seront livrées d’ici juin 2026. La suite s’étendra jusqu’en 2036, en plusieurs phases.
Un défi social autant que technique
Mais construire une ville ne suffit pas. « Le vrai défi sera l’adhésion des citoyens », reconnaît Katembwe. Car sans sensibilisation, ni respect des règles, même les meilleures infrastructures peuvent échouer.
Pour les Kinois, Kia Mona représente un espoir, mais aussi un pari. Car pendant que se dessine cette ville du futur, les pluies continueront de tomber sur les toits précaires de Ngaliema et de Selembao. Et chaque averse posera la même question : Kinshasa saura-t-elle enfin se relever autrement ?
La Rédaction

