Un hôpital privé au cœur d’un réseau international
À Eldoret, dans l’ouest du Kenya, l’hôpital privé Mediheal attire depuis plusieurs années des patients fortunés venus d’Israël, d’Allemagne ou du Moyen-Orient, prêts à payer jusqu’à 200 000 dollars pour une transplantation rénale, entre 2018 et 2023, cet établissement a réalisé 372 greffes, un chiffre étonnamment élevé selon les autorités sanitaires kényanes qui ont ouvert une enquête après un reportage choc de la télévision allemande, ce centre médical, propriété du Dr Swarup Mishra, ex-député et proche du président William Ruto, est soupçonné d’être une plaque tournante du trafic d’organes en Afrique de l’Est
Des donneurs pauvres, des patients riches
Ce que les enquêteurs appellent un tourisme de transplantation repose sur un déséquilibre implacable, d’un côté, des receveurs étrangers qui peuvent acheter un rein pour prolonger leur vie, de l’autre, des jeunes hommes kenyans appauvris, parfois illettrés, parfois mineurs, poussés à vendre une partie de leur corps pour sortir de la misère, parmi eux, Amon Kipruto, vingt-deux ans, a raconté à Citizen TV qu’un ami lui avait proposé ce qu’il croyait être une issue à sa pauvreté, il a signé des papiers qu’il ne comprenait pas, reçu moins d’argent que promis, souffre de complications et vit désormais dans la peur, de son côté, Joseph Japiny, originaire d’Oyugis, a cédé un rein pour mille dollars et roule aujourd’hui en taxi-moto, seul vestige tangible de son sacrifice
Des violations médicales en cascade
Le rapport du Kenya Blood Transfusion and Transplant Service met en évidence des pratiques contraires à l’éthique médicale : absence de traduction des documents de consentement, donneurs sans lien de parenté avec les receveurs, procédures sans transparence, tout indique l’existence d’un réseau structuré, alimenté par des intermédiaires qui recrutent non seulement au Kenya, mais aussi dans des pays comme l’Azerbaïdjan, le Pakistan ou le Kazakhstan, ces donneurs venus par avion sont souvent renvoyés aussitôt après l’opération, sans suivi médical et sans recours en cas de complication, l’hôpital Mediheal, lui, n’a pas répondu aux dernières accusations, mais son fondateur, le Dr Mishra, continue de dénoncer un acharnement politique
Une loi inapplicable et des institutions impuissantes
Au Kenya, la loi sur la santé de 2017 interdit tout commerce d’organes, n’autorisant que les dons posthumes sans compensation financière, les contrevenants risquent jusqu’à dix ans de prison et dix millions de shillings d’amende, pourtant, aucune fermeture d’établissement ni poursuite judiciaire n’a été annoncée, en mai 2024, l’Association rénale du Kenya a demandé la suspension immédiate de la licence de Mediheal, sans obtenir gain de cause, pour les ONG comme Pamoja Trust, la faille est structurelle : tant que le pays ne dispose pas de cadres juridiques adaptés et que la pauvreté rend les corps monnayables, la demande étrangère trouvera toujours une offre locale désespérée
Un commerce du vivant qui prospère dans le silence
Alors que les résolutions de l’OMS interdisent clairement le commerce d’organes humains, le trafic prospère dans l’impunité, alimenté par l’argent, la misère et l’absence de contrôle rigoureux, les hôpitaux deviennent des carrefours où la souffrance des uns finance la survie des autres, au cœur de ce scandale, le Kenya est loin d’être un cas isolé, mais il illustre avec violence comment un système de santé fragile peut être détourné pour servir une économie souterraine où la misère devient une ressource et les corps, une monnaie
La Rédaction

