Un mois après son retour sur le territoire congolais, l’ancien président Joseph Kabila a quitté Goma pour Bukavu, capitale du Sud-Kivu, toujours sous le contrôle du groupe armé AFC/M23. Une visite à forte charge symbolique et politique dans une région en tension.
Une visite préparée dans le silence et la prudence
Le déplacement n’était pas acquis. Bukavu reste traumatisée par les explosions survenues après un meeting de l’AFC/M23 fin février, et les risques sécuritaires pesaient lourd. Mais Joseph Kabila a tenu à s’y rendre, après deux jours de préparation intense. Il a traversé le lac Kivu par voie lacustre pour rejoindre la ville. Selon plusieurs sources locales, le dispositif sécuritaire déployé sur place était exceptionnel, et les communications autour de son arrivée ont été volontairement limitées.
Contrairement à son installation plus longue à Goma, Kabila prévoit un séjour court à Bukavu. Son agenda comprend une série de consultations avec des figures religieuses, des chefs coutumiers, des universitaires, des entrepreneurs et des représentants de la société civile. Objectif : sonder, écouter, mais aussi poser les jalons d’un message politique fort.
Le Sud-Kivu, cœur symbolique des fractures congolaises
Pourquoi Bukavu ? Pour son entourage, la ville incarne les tensions communautaires qui gangrènent l’est de la RDC. Kabila veut montrer que la crise actuelle n’est pas un conflit régional entre Kinshasa et Kigali, mais une crise congolaise, intérieure, alimentée selon lui par une gouvernance défaillante.
Refusant de blâmer ouvertement le Rwanda ou l’AFC/M23, il dirige ses critiques vers Félix Tshisekedi. L’actuel président est accusé de dérive autoritaire, de mauvaise gouvernance et de vouloir aliéner les ressources du pays à travers un partenariat stratégique avec les États-Unis. L’accord minier entre Kinshasa et Washington, prévu pour le 27 juin, est dans le viseur de Kabila. Il estime que ce texte livrerait les minerais stratégiques congolais en échange d’un soutien politique américain à Tshisekedi.
Une contre-stratégie diplomatique et médiatique
Joseph Kabila tente d’imposer une lecture alternative de la crise. À l’opinion congolaise comme à la communauté internationale, il veut se présenter comme un homme de rassemblement, capable de réunir l’opposition politique, la société civile et même les groupes armés pour faire face à ce qu’il considère comme une trahison du pacte national.
Son message : la priorité n’est pas l’hostilité extérieure, mais la refondation interne. Corruption, arrestations arbitraires, verrouillage des institutions, exclusion des voix critiques : ce sont ces maux qu’il met en avant à travers ses déplacements.
Kinshasa reste confiant malgré les tensions
À Kinshasa, le pouvoir reste droit dans ses bottes. L’exécutif compte sur sa relation directe avec l’administration Trump pour signer l’accord minier le 27 juin, sans se laisser perturber par les « gesticulations » de Kabila. Pour rappel, le 22 mai, le Sénat avait levé l’immunité parlementaire de l’ancien chef de l’État, l’exposant à des poursuites pour complicité présumée avec l’AFC/M23.
Le déplacement de Joseph Kabila à Bukavu est tout sauf anodin. Il s’inscrit dans une logique de reconquête politique, à la fois régionale et internationale. Entre enjeux sécuritaires, dénonciation d’un pouvoir central autoritaire et rejet d’un accord minier controversé, Kabila trace sa propre ligne dans un pays fragmenté. Son retour sur le devant de la scène pourrait rebattre les cartes dans l’est du Congo, alors que l’accord stratégique entre Kinshasa et Washington approche à grands pas.
La Rédaction

