Dans une interview, l’économiste et ancien ministre togolais Kako Nubukpo, de son ouvrage l’Afrique et le Reste du monde. De la dépendance à la souveraineté parue en octobre dernier, estime que les récentes prises de pouvoir des militaires en Afrique de l’Ouest « sanctionnent l’échec des élites urbaines à créer de la prospérité » et offrent à la jeunesse « une forme de revanche par procuration ». Les moments forts de ces échanges.
« Ces jeunes militaires, avec le pouvoir des armes, offrent à ces jeunes une forme de revanche par procuration sur des régimes qui ne se sont pas préoccupés de leur avenir. Soixante ans après les indépendances, ces événements sanctionnent l’échec des élites urbaines, dont je fais partie, à créer de la prospérité. »
« A la faculté des sciences économiques et de gestion de Lomé, où j’enseigne, nous sommes 20 professeurs pour 20 000 étudiants. Nous savons qu’il ne nous est pas possible de bien les former. Mais ces étudiants sortiront pourtant de l’université avec un diplôme et ils iront grossir le flot des chômeurs urbains avec beaucoup de rancœur, car faire des études a fait naître chez eux d’autres attentes. Il existe des exemples comme celui-ci partout en Afrique. »
«La population africaine va doubler d’ici à 2050. Il s’agit d’un bouleversement considérable. Cette réalité va faire chuter tous les régimes que l’on dit forts et qui sont en réalité extrêmement fragiles du fait de ce poids croissant de la jeunesse. Car en face, il n’y a rien : pas d’emplois, pas de perspective, pas de discours politique mobilisateur autre que le discours anti-Occident qui prospère au Sahel. Comment ces espaces ne pourraient-ils pas finir par imploser.»
L’économiste plaide alors pour « une troisième voie, qui est celle portée par la « théorie des communs » et qui a toute sa place dans le contexte de double défaillance du continent : celle des Etats et celle du marché. Cette idée avancée par l’économiste américaine Elinor Ostrom met en avant le principe d’auto-organisation à partir des territoires et des communautés. Beaucoup de solutions aux problèmes que connaît l’Afrique se trouvent dans des réponses locales. De ses analyses, il démontre que « les Etats ne sont plus présents dans de larges portions de leurs territoires, comme au Burkina Faso, où plus de la moitié du pays échappe à l’Etat. Les plans d’ajustement structurel ont détruit l’embryon d’Etat social que les pays essayaient de construire sur l’agriculture, la santé, l’éducation. » Alors que sa proposition semble peu audible dans les débats actuels, il dit être « conscient d’être minoritaire. Il est pourtant des sujets très concrets pour lesquels il est possible de démontrer l’intérêt d’une approche fondée sur les communs. »
En somme, « Cela peut paraitre utopique » dit-il « mais au moins peut-on reconnaitre que ce qui a été essayé jusqu’à présent n’a pas marché. Il est donc temps d’essayer autre chose. L’Afrique doit définir sa propre voie. »
La Rédaction

