Un ouvrage récent, “Conspiracy Narratives from Postcolonial Africa: Freemasonry, Homosexuality, and Illicit Enrichment”, signé par deux anthropologues, plonge au cœur d’une théorie du complot qui agite le Cameroun et le Gabon. Cette théorie suggère que des élites corrompues, liées à des ordres secrets comme la franc-maçonnerie, propageraient l’homosexualité dans leurs sociétés. Revenant sur l’histoire et les enjeux contemporains, les auteurs explorent les origines de ces récits et leur résonance sociale.
Une panique morale déclenchée en 2005
Tout commence le jour de Noël 2005, lorsque l’archevêque de Yaoundé, Victor Tonye Bakot, dénonce publiquement l’élite camerounaise. Lors d’un sermon, en présence du président Paul Biya, il accuse les dirigeants de promouvoir l’homosexualité en exigeant des jeunes hommes des actes sexuels en échange d’opportunités professionnelles. Ce discours, tenu dans la cathédrale de Yaoundé, associe franc-maçonnerie et perversion morale, ravivant une méfiance historique envers cet ordre secret.
Quelques semaines après, des journaux publient des listes d’homosexuels présumés, impliquant des ministres, artistes, sportifs et même des responsables religieux. Cette “Affaire des listes” alimente un climat de dénonciation publique. Le président Biya, dans un premier temps favorable à la protection de la vie privée, cède sous la pression et lance une campagne contre les homosexuels, marquant un tournant dans l’application des lois criminalisant l’homosexualité depuis 1972.
Franc-maçonnerie et controverses africaines
La franc-maçonnerie, née au XVIIe siècle en Écosse, est rapidement devenue une cible de l’Église catholique, notamment en France, où elle fut accusée de soutenir des révolutions anticléricales. Exportée dans les colonies, cette organisation secrète suscite aujourd’hui encore des fantasmes, particulièrement en Afrique francophone. La vidéo de l’investiture d’Ali Bongo, président du Gabon, comme Grand Maître de la Grande Loge du Gabon en 2009, illustre ce paradoxe : l’affichage public de cette appartenance, rare pour un franc-maçon, devient une arme à double tranchant, perçue comme une démonstration de pouvoir et une soumission aux influences néocoloniales.
En associant homosexualité, sorcellerie et enrichissement illicite, les récits conspiratoires trouvent un écho puissant dans des sociétés où la méfiance envers les élites est profonde. L’idée que l’homosexualité soit une “importation occidentale” renforce ces récits, bien que des études historiques, comme celles de l’ethnographe Günther Tessmann au début du XXe siècle, attestent d’une diversité de pratiques sexuelles précoloniales en Afrique.
Une politisation croissante de l’homophobie
Depuis les années 2000, l’homophobie se radicalise en Afrique, prenant des formes diverses selon les pays. Au Cameroun, elle cible particulièrement les élites, perçues comme déconnectées du peuple et moralement dévoyées. Cette situation est amplifiée par Internet, qui, tout en offrant une visibilité accrue aux communautés LGBTQ+, intensifie les discours opposant homosexualité et “valeurs africaines”.
L’ouvrage met également en lumière les perspectives anthropologiques camerounaises, notamment celles de Sévérin Abega, qui analyse la croyance en un “double” spirituel influençant les perceptions de la sexualité. Cette vision fluide des identités contraste avec les représentations fixes imposées par le colonialisme et les discours occidentaux sur l’homosexualité.
Une contribution majeure aux débats africains
Ce livre invite à historiciser les récits de conspiration pour comprendre leur pouvoir dans les sociétés postcoloniales. Il propose une réflexion sur les identités, les frontières culturelles et les dynamiques de pouvoir, tout en appelant à dépasser les dichotomies entre “tradition” et “modernité”.
Dans un contexte où les luttes pour les droits LGBTQ+ se heurtent à des résistances sociales et politiques, cet ouvrage offre une analyse précieuse pour saisir les enjeux complexes qui façonnent les débats africains contemporains sur la sexualité, le pouvoir et la mémoire collective.
La Rédaction

