Conservé au Musée de l’Armée, à Paris, le Coran personnel de Samory Touré est devenu le symbole d’une revendication qui dépasse largement le retour d’un manuscrit ancien. En demandant sa restitution à la France, la Guinée cherche à récupérer une part de son récit national, dispersé au fil de la conquête coloniale et longtemps raconté loin du territoire où il s’est écrit.
Un manuscrit chargé d’histoire
Relié sous une couverture de cuir sombre, le document porte les marques du temps. Ses pages manuscrites en arabe auraient accompagné l’almamy Samory Touré, fondateur de l’empire du Wassoulou et l’une des principales figures de la résistance armée à l’expansion coloniale française en Afrique de l’Ouest.
À la mi-juin 2026, une délégation conduite par le ministre guinéen de la Culture, du Tourisme et de l’Artisanat, Moussa Moïse Sylla, s’est rendue au Musée de l’Armée, installé aux Invalides, afin d’examiner le Coran et plusieurs objets personnels associés au chef résistant. La visite a relancé publiquement le dossier de leur retour en Guinée.
Pour Conakry, ces pièces ne peuvent être considérées comme de simples curiosités militaires ou ethnographiques. Elles constituent des témoins directs d’une période décisive de l’histoire guinéenne et ouest-africaine.
Samory Touré, une figure disputée de l’histoire
À la tête d’un vaste État formé à la fin du XIXe siècle, Samory Touré opposa pendant plusieurs années une résistance militaire aux troupes françaises. Sa capture, en septembre 1898, mit fin à cette confrontation. Déporté au Gabon, il mourut en exil en 1900.
Les objets qui lui étaient liés furent ensuite intégrés aux collections françaises. Leur présence dans un musée militaire renvoie ainsi à l’histoire de la conquête, mais aussi à la manière dont les vainqueurs ont longtemps conservé et présenté les traces matérielles des sociétés soumises.
Le Coran occupe une place particulière dans cet ensemble. Il témoigne à la fois de la dimension spirituelle de Samory Touré, de son autorité politique et du rôle de l’islam dans la construction de l’empire du Wassoulou. Son éventuel retour posséderait donc une portée historique, religieuse et symbolique.
Une demande ancienne, restée sans réponse durable
La démarche guinéenne ne date pas de 2026. Dès 1968, le président Ahmed Sékou Touré avait demandé à la France la restitution de documents et d’objets ayant appartenu à plusieurs héros de la résistance anticoloniale, dont Samory Touré. La revendication actuelle réactive donc un dossier ouvert depuis près de six décennies.
Cette continuité montre que la question ne relève pas d’une initiative diplomatique circonstancielle. Elle s’inscrit dans une volonté ancienne de réappropriation de l’histoire nationale.
Les autorités guinéennes envisagent notamment que le manuscrit puisse être présenté dans un futur Musée du livre et des alphabets à Conakry. Sa restitution permettrait ainsi de replacer l’objet dans un environnement culturel et historique directement lié à son origine.
La restitution, un débat désormais incontournable
La demande de Conakry intervient alors que la France fait évoluer progressivement sa politique à l’égard des biens culturels africains présents dans ses collections publiques.
La restitution au Bénin de vingt-six trésors royaux d’Abomey a marqué une étape importante. D’autres procédures ont depuis concerné des restes humains ou des objets emblématiques, tandis que les autorités françaises travaillent à la mise en place d’un cadre plus général pour traiter les biens acquis dans des conditions illicites ou violentes.
Ces dossiers restent juridiquement complexes. Les collections publiques françaises sont protégées par le principe d’inaliénabilité, ce qui impose généralement une intervention législative ou un dispositif spécifique avant qu’un objet puisse être définitivement rendu.
La recherche de provenance devient dès lors essentielle. Elle doit permettre de retracer précisément les circonstances de la saisie, du transfert et de l’entrée des biens dans les musées européens. La France et l’Allemagne ont d’ailleurs mis en place un fonds destiné à soutenir ce travail sur les collections originaires d’Afrique subsaharienne.
Rendre un objet, reconstruire un récit
La restitution du Coran de Samory Touré ne suffirait pas à réparer les violences de la conquête coloniale. Elle pourrait néanmoins modifier la manière dont cette histoire est transmise.
Pour la Guinée, récupérer ce manuscrit signifierait rapprocher une pièce majeure de son patrimoine des chercheurs, des élèves et du grand public. Ce retour permettrait également de raconter Samory Touré autrement que par le seul regard des archives militaires françaises.
Pour Paris, répondre à cette demande représenterait un geste de reconnaissance envers un partenaire africain et une nouvelle mise à l’épreuve de la politique française de restitution.
Derrière le destin d’un Coran ancien se joue donc une interrogation plus vaste : à qui appartient la mémoire matérielle des sociétés colonisées, et dans quels lieux doit-elle désormais être conservée, étudiée et transmise ?
La Rédaction

