Israël ne se contente plus de frapper le Hamas : il redessine la carte de Gaza. Depuis la reprise de l’offensive début mars, l’armée israélienne s’est emparée de plus de la moitié de l’enclave palestinienne. Cette emprise, justifiée par des impératifs sécuritaires, se traduit par une politique de démolition systématique. Des quartiers entiers ont été rayés de la carte, des terres agricoles détruites, et une gigantesque zone tampon s’étend désormais bien au-delà de la frontière.
Une emprise militaire qui avale le territoire
Autour de la ligne de démarcation, les bulldozers israéliens n’ont rien laissé debout : habitations, écoles, serres, oliveraies et routes ont été méthodiquement rasées. D’après Breaking The Silence, une ONG composée d’anciens soldats israéliens, cette zone tampon s’est étendue jusqu’à 3 km à l’intérieur de Gaza par endroits. Elle coupe le territoire en deux par le biais du “corridor de Netzarim”, un axe militaire qui isole le nord, déjà dévasté, du reste de la bande côtière. Selon Yaakov Garb, professeur à l’université Ben Gourion, cette zone tampon, conjuguée au corridor, représente aujourd’hui plus de 50 % de Gaza.
À cette stratégie de séparation s’ajoute désormais le projet d’un second couloir traversant le sud pour isoler Rafah. Ce découpage méthodique est présenté par le gouvernement israélien comme une nécessité militaire temporaire. Mais les faits sur le terrain, les cartes et les témoignages de soldats indiquent une volonté de contrôle durable, sinon définitif.
Rasée pour ne plus jamais revenir
Dans cette bande de terre déjà exsangue, les destructions ne sont plus seulement la conséquence de combats. Elles sont devenues une tactique à part entière. Cinq soldats interrogés par l’Associated Press ont confirmé que l’ordre était clair : détruire tout ce qui pourrait servir de cache, de couverture ou de refuge. Mais au-delà des objectifs militaires, les témoins parlent d’une destruction psychologique et symbolique.
« Ils n’auront plus rien à quoi revenir », confie un tankiste israélien. Un autre, bouleversé, décrit une zone de « mort » où toute présence humaine — homme, femme ou enfant — devient une cible. « Ce n’est pas seulement une guerre contre le Hamas. On détruit leurs maisons, leurs souvenirs, leur vie », ajoute-t-il.
La destruction suit une logique implacable : éliminer les racines d’un peuple. Des images satellites montrent des quartiers densément peuplés devenus des déserts de gravats. Les avant-postes militaires israéliens y poussent à la place des sycomores centenaires.
Déplacement forcé ou “émigration volontaire” ?
Benjamin Netanyahou a été clair : même après la guerre, Israël entend garder le contrôle sécuritaire de Gaza. Il évoque même, dans la lignée d’une proposition ancienne de Donald Trump, une “émigration volontaire” des Palestiniens. Un euphémisme qui, pour les ONG de défense des droits humains, masque une réalité autrement brutale : celle d’un déplacement forcé, voire d’un nettoyage ethnique.
La chercheuse de Human Rights Watch, Nadia Hardman, estime que tout indique que les habitants de ces zones détruites ne seront jamais autorisés à revenir. Une accusation qu’Israël rejette, arguant qu’il évacue les civils pour les protéger et qu’il ne vise que les infrastructures utilisées par les combattants.
Mais sur le terrain, les faits parlent d’eux-mêmes. L’histoire de Nidal Alzaanin, agriculteur de 55 ans à Beit Hanoun, en est une illustration poignante. Après avoir reconstruit une tente sur les ruines de sa maison détruite, il a de nouveau été déraciné par l’avancée de la zone tampon. « Vingt ans de travail anéantis en cinq minutes », dit-il.
Une occupation sans nom
Officiellement, Israël n’occupe pas Gaza. Officieusement, il en contrôle aujourd’hui la majorité, y érige des postes avancés, interdit l’accès aux civils et démolit toute infrastructure qui pourrait soutenir un retour à la vie. Plusieurs analystes israéliens évoquent une stratégie de “confinement temporaire”, en attendant la chute du Hamas. Mais rien ne garantit que cette “temporarité” ne s’inscrive dans la durée.
Dans le silence du désert artificiel qu’Israël façonne, c’est une réalité politique qui prend corps : celle d’un territoire amputé, vidé, verrouillé. Et d’une population poussée vers l’exil, sans retour possible.
La Rédaction

