À Quibdó, ville oubliée de Colombie, les femmes luttent chaque jour pour survivre et reconstruire. Dans les quartiers meurtris par les gangs, elles deviennent mères, militantes, entrepreneures – et surtout, bâtisseuses de paix.
Le soleil vient à peine de se coucher sur le quartier La Victoria, au nord de Quibdó, que le restaurant Sabores de Mi Tierra vibre encore des voix des clientes, des rires discrets des cuisinières et de l’odeur enivrante du riz de coco et du poisson grillé. Mais ce lieu chaleureux est bien plus qu’un simple établissement : il est une réponse féminine à la violence.
Des femmes déplacées, unies par la survie
Yaila Mena del Pino, fondatrice de l’association Femmes et vie, sert un café noir fumant tout en expliquant le cœur de sa mission : « Toutes les femmes qui travaillent ici ont été victimes de déplacements forcés ou du conflit armé. » Dans une ville rongée par la pauvreté, l’isolement et les règlements de compte entre gangs, cette structure offre un emploi formel, un toit symbolique et surtout un futur à leurs enfants.
Depuis la fin de la trêve entre bandes armées, en avril 2024, les quartiers de Quibdó replongent dans l’instabilité. Et pourtant, ce sont ces femmes – souvent oubliées dans les processus de paix officiels – qui tiennent debout. Elles résistent sans armes, mais avec une force ancestrale, transmise par les sages-femmes, les guérisseuses, les mères célibataires, les artisanes.
Le pouvoir de l’autonomie
Dans ce contexte d’abandon, l’autonomie économique devient un bouclier. « La paix, ce n’est pas qu’un traité, c’est pouvoir nourrir ses enfants sans peur », insiste Yaila. Grâce au restaurant, les femmes réapprennent à exister autrement qu’en survivantes. Elles reprennent possession de leur destin.
À Quibdó, les associations féminines se multiplient. Elles mettent en place des ateliers de couture, des cercles de parole, des formations juridiques pour que plus jamais les femmes ne soient invisibilisées dans les processus de paix. Une militante locale résume la situation d’une phrase brute : « La paix sans nous ? Elle ne tient pas une semaine. »
Héritage et transmission
Au bord du fleuve Atrato, des mains féminines coupent encore des plantes médicinales comme le faisaient leurs aïeules. Ces gestes silencieux, entre soin et mémoire, relient les luttes d’aujourd’hui à celles d’hier. La paix, ici, ne viendra ni des armes ni des urnes. Elle naîtra de la terre, des cuisines, des chants, et du travail quotidien des femmes.
Une question qui ne se pose plus
« Construire la paix sans les femmes est mission impossible. » Le titre de l’article est bien plus qu’une interrogation rhétorique. C’est une vérité criante, visible sur chaque visage, dans chaque rue, chaque assiette de riz cuisinée avec dignité.
À Quibdó, les femmes ne demandent plus leur place. Elles la prennent. Et elles reconstruisent.
La Rédaction

