A l’occasion de XIXème sommet de la francophonie, l’hommage de l’ancien secrétaire général de l’organisation internationale de la francophonie (OIF) Abdou Diouf au peuple ivoirien lors de la 39 e session de l’Assemblée parlementaire de la francophonie en 2013 ravive les cœurs. Aujourd’hui devenu un élément essentiel de la culture abidjanaise, le Nouchi, argot mêlant le français et différentes langues s’est taillé une place parmi les 70 langues parlées en Côte-d’Ivoire et s’étend un peu partout dans la francophonie.
« La langue française doit féliciter tous les Ivoiriens pour leur imagination et leur façon savoureuse de s’exprimer en français. Chaque fois qu’on me demande de donner des expressions qui ne sont pas venues de l’Hexagone ou des pays du Nord, les exemples qui me viennent à l’esprit sont des exemples ivoiriens. » a déclaré Abdou Diouf l’ancien secrétaire général de l’OIF en juillet 2023 à la 39e session de l’assemblée parlementaire de la Francophonie. Un hommage auquel le président Alassane Ouattara avait répondu : « Président, nous sommes enjaillés [contents] de toi. Certains diront, président, nous sommes fans de toi. Le président Diouf est vraiment un président chocó [stylé, classe]. »
Le Nouchi est la langue la plus parlée en Côte-d’Ivoire même à l’école, et bien apprécié de l’administration, fait ainsi la fierté de tout le peuple ivoirien. Il tire ses origines à la fin des années 70, il a grandi dans les années 80 d’abord comme le parler des jeunes exclus du système éducatif, et se fait peu à peu une place aux coté de deux variantes ivoiriennes du français : le français populaire ivoirien, introduite par l’administration coloniale, et le français local que toutes les classes sociales pratiquent, quel que soit le niveau d’éducation ou la condition sociale. La langue est donc sortie du ghetto, s’est invitée dans les séries, télé et la musique, chez les lycéens et les étudiants, pour conquérir le pays. Le groupe Magic System, a même fait d’un mot nouchi un tube français, leur chanson 1er Gaou sortie en 2002, certifiée disque d’or en France et le titre a même atteint la quatrième place des charts dans l’hexagone. Depuis Des rappeurs français d’origine ivoirienne, comme Kaaris, Koba LaD perpétuent cet import-export permanent. Aujourd’hui, des cours sur le Nouchi sont même dispensés à la très réputée faculté Félix-Houphouët-Boigny d’Abidjan, ce qui pourrait lui assurer un bel avenir. Adopté par tous, le nouchi s’est fait une place même en littérature à travers le roman d’Ahmadou Kourouma « L’Etat Z’héros ou la guerre des Gaous », en 2016, Henri Michel Yéré le consacre en langue poétique avec « Polo kouman, Polo parle » en 2023.
Comme le dit si bien Manuela, réceptionniste dans un hôtel à Marcory : « Ici, on a tendance à dire que le français est trop compliqué. Quand on parle le français, il y a toujours quelqu’un pour nous dire qu’on le parle mal, qu’on ne s’exprime pas bien. En nouchi, il n’y pas de ‘tu comprends ou tu ne comprends pas le français’. Qui va te juger en nouchi ? Et puis c’est amusant, c’est un jeu, on arrive à se comprendre facilement. Nous, on ne va pas ‘conjuguer’ pendant des heures. Ce qui peut se traduire par ‘tergiverser’. On ne va pas couper les cheveux en quatre. » Le nouchi c’est par exemple une « go » pour désigner une femme, une fille ou une chérie. « enjaillement » (faire la fête, s’amuser), « gaou » (idiot ou ploc), « kpakpatoya »(le commérage), « ya fohii »(il n’y a rien), « wêre-wêre » (turbulent), « jetons » (argent) « le mangement » (la corruption), « les microbes » pour faire référence aux jeunes des gangs violents et « les virus » les membres gangs mais plus âgés. Jamais les mots de différentes langues n’auront été aussi bien modifiés, tripatouillés et combinés les uns avec les autres, ni leur sens si insolemment détourné. Bien plus qu’un simple langage, le nouchi représente l’esprit d’Abidjan, l’humour de ses habitants et leur capacité à rire de tout (surtout du pire). D’autres arrivent du jour au lendemain, sans qu’on sache où, comment et par qui ils ont été inventés
Aujourd’hui, la peur serait que l’argot ivoirien risque d’être mis au banc par les tenants d’une certaine idée de la langue française sur fond de crainte d’un grand remplacement. Mais pour l’heure y’a fohii.
La rédaction

