L’idée d’un moratoire sur les relations franco-africaines soulève une question essentielle : serait-il possible de faire table rase du passé et de repenser ces relations sur des bases plus sincères et transparentes ? Une telle initiative impliquerait de confronter des décennies de pratiques souvent opaques, marquées par des intérêts géopolitiques et économiques qui ont souvent primé sur les valeurs proclamées de démocratie et de droits de l’homme. Mais cette refonte sincère est-elle réellement envisageable, ou les intérêts nationaux continueront-ils à dicter les termes de la coopération ?
1. Le spectre de la Françafrique
Depuis les indépendances africaines, la France maintient des relations étroites avec ses anciennes colonies, donnant naissance au concept controversé de la Françafrique. Ce réseau d’influence opaque, souvent critiqué pour ses pratiques non démocratiques, est à l’origine d’une méfiance croissante entre les peuples africains et la France. Alors que certains pays africains cherchent à réaffirmer leur souveraineté en rompant avec l’influence française, comme le Mali et le Burkina Faso, d’autres continuent à renforcer leurs liens, illustrant ainsi la complexité de ces relations.
2. Le cas de la Guinée : une illustration des dérives de la Françafrique
La situation actuelle en Guinée sous la junte militaire du général Mamadi Doumbouya incarne cette contradiction. En 2021, après le coup d’État qui a renversé le président Alpha Condé, la France a d’abord affiché une certaine distance vis-à-vis du nouveau pouvoir. Mais, peu de temps après, la coopération militaire franco-guinéenne a repris de manière significative. Ce retour rapide aux affaires, malgré les violations des droits humains et la répression de l’opposition, montre que les pratiques de la Françafrique ne sont pas mortes. La Guinée, autrefois bastion de la résistance face à l’influence française, semble être redevenue une pièce maîtresse dans ce jeu néocolonial.
Des députés français, comme Aurélien Saintoul, dénoncent cette reprise des relations comme un « blanc-seing » donné à la junte guinéenne pour continuer sa répression. Des centaines de manifestants ont été tués, des figures de la société civile emprisonnées, et des opposants politiques contraints à l’exil. La France, patrie autoproclamée des droits de l’homme, est restée silencieuse, ce qui soulève des questions sur les motivations de sa politique étrangère.
3. L’opacité des relations et le retour de la répression
La coopération militaire franco-guinéenne, reprise sous un voile d’opacité, illustre les critiques classiques adressées à la Françafrique : un fonctionnement en dehors des cadres démocratiques et une absence de transparence. Le peuple français, tout comme les peuples africains, est tenu à l’écart des décisions qui concernent ces relations. Les événements récents en Guinée, tels que la dissolution de mouvements citoyens et la disparition de figures de l’opposition, mettent en lumière la brutalité du régime en place.
La demande d’une commission d’enquête parlementaire pour faire la lumière sur ces relations, proposée par des députés, souligne la nécessité de briser le tabou entourant ces coopérations. La question demeure : la France est-elle prête à rompre avec les pratiques de la Françafrique et à revoir ses partenariats en fonction des valeurs démocratiques qu’elle revendique ?
4. Une refonte sincère est-elle possible ? La réalité des intérêts
Imaginer une refonte des relations franco-africaines, avec une nouvelle définition de la coopération, pourrait offrir une opportunité unique de rompre avec les pratiques néocoloniales du passé. Toutefois, la question de la sincérité des États est inévitable. Historiquement, les relations internationales, notamment celles entre la France et l’Afrique, ont souvent été guidées par des intérêts géopolitiques, économiques et stratégiques.
Les crises au Mali, au Burkina Faso, et ailleurs montrent que la politique étrangère française oscille entre le soutien à la stabilité régionale et le maintien d’une influence qui sert ses propres intérêts. Il semble improbable que les grandes puissances, France incluse, adoptent une posture totalement désintéressée.
5. La primauté des intérêts : un obstacle à une coopération équitable ?
L’idée d’une « nouvelle page blanche » est séduisante sur le plan théorique, mais la réalité des relations entre États est souvent fondée sur des intérêts réels. Qu’il s’agisse des ressources naturelles ou de la sécurité régionale, les États sont confrontés à des dilemmes moraux et stratégiques. La révision des relations franco-africaines nécessite de reconnaître cette réalité, car les intérêts nationaux continuent de primer sur les valeurs affichées.
Ainsi, la question de la sincérité des engagements des États devient centrale. Peut-on réellement espérer que les relations franco-africaines évoluent vers un modèle plus respectueux et équitable, alors que les dynamiques de pouvoir et les intérêts stratégiques semblent inévitables ?
Le cas de la Guinée montre que, malgré les discours officiels, la Françafrique reste une réalité. La reprise des relations militaires avec la junte de Doumbouya, en dépit des violations flagrantes des droits humains, révèle un décalage entre les principes proclamés par la France et ses actions. Pour sortir de cette impasse, une réflexion sur une refonte des relations franco-africaines pourrait être nécessaire, mais la question demeure : la France est-elle prête à accepter une telle transformation, ou préfère-t-elle préserver ses réseaux d’influence, au détriment des peuples africains ?
La Rédaction

