Un rapport interne de la police espagnole sur les entrées massives des 30 et 31 juillet à Ceuta met en cause la passivité des forces marocaines à la frontière. Ses conclusions, révélées par la presse, contredisent la prudence affichée jusqu’ici par Madrid envers Rabat et déclenchent une offensive de la droite contre Pedro Sánchez. Derrière la polémique espagnole ressurgit une question plus profonde : celle de la migration utilisée comme moyen de pression entre États.
Ceuta revient brutalement au centre de la politique espagnole. Un peu plus d’un mois après l’arrivée de plusieurs dizaines de milliers de personnes dans l’enclave espagnole située sur la côte marocaine, un document de 55 pages attribué au Centre national de l’immigration et des frontières (Cenif) jette une lumière embarrassante sur les événements.
D’après les extraits publiés le 2 septembre par El Español, les enquêteurs espagnols constatent que le dispositif policier marocain était « sensiblement plus réduit que d’ordinaire » autour de la frontière. Plus grave politiquement, ils évoquent une « totale permissivité » face aux personnes qui tentaient de rejoindre Ceuta.
Des policiers marocains accusés d’avoir laissé faire
Les témoignages recueillis auprès de migrants constituent l’un des éléments les plus sensibles du document. Plusieurs auraient affirmé que les forces marocaines ne se contentaient pas de rester passives, mais leur indiquaient également de rejoindre l’enclave espagnole en passant par la mer.
Le rapport contiendrait même des photographies d’agents marocains présumés en uniforme. Selon les éléments relayés par la presse espagnole, les enquêteurs s’interrogent ainsi sur le caractère réellement spontané de l’afflux des 30 et 31 juillet.
Cette conclusion reste toutefois différente d’une accusation formelle contre le gouvernement marocain. Le document décrit le comportement observé ou rapporté des forces présentes sur le terrain, mais ne démontre pas à lui seul qu’un ordre politique aurait été donné depuis Rabat pour provoquer l’entrée massive de migrants.
Cette distinction est devenue le principal argument de défense du gouvernement espagnol.
Madrid pris entre son rapport et sa relation avec Rabat
Depuis le début de la crise, Pedro Sánchez s’est gardé de mettre directement en cause le Maroc. Le chef du gouvernement espagnol assurait encore récemment qu’aucun des services de renseignement avec lesquels Madrid travaille ne permettait d’établir une implication des autorités marocaines.
Son ministre de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, maintient cette ligne. Selon lui, aucun rapport policier n’attribue la planification de l’opération à un gouvernement ou à un service étranger et l’éventuel « auteur intellectuel » de l’afflux demeure inconnu.
Le directeur général de la police espagnole, Francisco Pardo, conteste lui aussi l’existence d’un document attribuant au Maroc la planification ou l’exécution des événements.
Ces déclarations ne font pourtant pas disparaître le problème politique. Car même sans établir l’existence d’un ordre venu de Rabat, les informations publiées décrivent une attitude des forces marocaines très différente de celle d’un dispositif frontalier cherchant activement à empêcher les passages.
Madrid se retrouve ainsi sur une ligne étroite : reconnaître les constats de ses propres policiers sans accuser directement un partenaire devenu essentiel dans le contrôle des migrations vers l’Espagne.
Le précédent de 2021 revient dans les mémoires
Ceuta porte déjà l’histoire récente des tensions entre Madrid et Rabat. En mai 2021, plusieurs milliers de migrants avaient rejoint l’enclave en quelques heures après un relâchement des contrôles côté marocain, en pleine crise diplomatique provoquée par l’hospitalisation en Espagne de Brahim Ghali, chef du Front Polisario.
L’épisode avait montré combien la coopération migratoire pouvait devenir un levier dans les relations entre les deux voisins.
C’est précisément ce souvenir qui rend les révélations actuelles particulièrement explosives. Si la passivité décrite par les policiers espagnols était confirmée et apparaissait comme volontaire, le débat ne porterait plus seulement sur une défaillance ponctuelle de surveillance. Il concernerait l’utilisation d’une frontière extérieure de l’Union européenne comme instrument de rapport de force politique.
La crise de Ceuta devient une crise Sánchez
En Espagne, l’affaire a déjà quitté le seul terrain diplomatique. À l’occasion de la Journée de Ceuta, le 2 septembre, des manifestations organisées dans plusieurs villes à l’appel du Parti populaire et de Vox se sont transformées en protestations contre le gouvernement.
Les rassemblements ont mêlé soutien aux habitants de l’enclave, drapeaux espagnols et slogans hostiles à Pedro Sánchez. La droite réclame désormais des explications sur ce que le gouvernement savait réellement au moment de la crise.
Une partie de la presse conservatrice exige même le départ du ministre de l’Intérieur. L’accusation politique repose sur une alternative redoutable pour l’exécutif : soit Madrid ignorait les informations détenues par ses propres services, soit il les connaissait mais a choisi de ne pas mettre publiquement Rabat en cause.
Cette deuxième hypothèse, qui reste à démontrer, placerait alors la préservation de la relation avec le Maroc au cœur de la stratégie gouvernementale.
Entre diplomatie et vérité politique
La coopération avec Rabat représente un enjeu majeur pour l’Espagne. Migration, lutte contre les réseaux de passeurs, sécurité, commerce et gestion des enclaves de Ceuta et Melilla rendent la relation bilatérale difficilement contournable.
C’est aussi ce qui explique la portée de l’affaire. Le gouvernement espagnol doit désormais concilier deux impératifs qui peuvent entrer en collision : maintenir une coopération étroite avec le Maroc et répondre aux interrogations suscitées par les constatations attribuées à sa propre police.
Mais derrière cette bataille politique se trouvent surtout les milliers de migrants devenus, une nouvelle fois, les acteurs involontaires d’un rapport de forces qui les dépasse.
La question posée par Ceuta ne se limite donc plus à savoir qui a ouvert ou fermé une frontière pendant deux journées de juillet. Elle consiste à déterminer jusqu’où la maîtrise des flux migratoires peut devenir un instrument diplomatique et quel prix politique un gouvernement est prêt à payer pour préserver la coopération de son voisin.
La Rédaction
Sources : El Español, 2 septembre 2026 ; El País ; RTVE ; elDiario.es ; El Mundo ; Público ; Yabiladi.

