Le 5 octobre 1975, Lesley Molseed, 11 ans, quitte son domicile de Rochdale, dans le nord de l’Angleterre, pour faire une course. Elle ne reviendra jamais. Trois jours plus tard, son corps est retrouvé sur une lande du Yorkshire. L’enquête conduit rapidement à Stefan Kiszko, un employé des impôts de 23 ans qui finit par avouer après deux jours d’interrogatoire, avant de se rétracter. Condamné à la prison à vie en 1976, il restera seize ans derrière les barreaux. Pourtant, une donnée scientifique capable de l’écarter du crime existait déjà au moment de son procès. Il faudra attendre 1992 pour que la justice le reconnaisse, puis encore quinze ans pour que l’ADN permette de condamner un autre homme.
Une enfant disparaît sur le chemin d’un magasin
Ce dimanche 5 octobre 1975, Lesley Molseed part acheter du pain pour sa famille. L’enfant, qui a connu d’importants problèmes de santé, disparaît à quelques centaines de mètres de chez elle. Les recherches s’organisent rapidement. Son corps est découvert trois jours plus tard près d’une route traversant les landes entre Oldham et Ripponden. Elle a reçu douze coups de couteau. Des traces de sperme sont également prélevées sur ses vêtements.
La pression pour identifier l’assassin est considérable. L’enquête finit par se concentrer sur Stefan Kiszko, qui habite lui aussi à Rochdale. Plusieurs adolescentes l’accusent alors de comportements indécents. Arrêté en décembre 1975, il est soumis à de longs interrogatoires sans avocat. Après deux jours, il avoue le meurtre. Kiszko expliquera ensuite avoir pensé qu’en disant ce que les policiers attendaient de lui, il pourrait rentrer chez lui. Il rétracte ses aveux, mais l’accusation est désormais lancée.
Une preuve scientifique qui aurait dû tout arrêter
Un élément aurait pourtant dû bouleverser l’enquête avant même le procès. Les analyses médico-légales montrent que l’auteur de la trace biologique retrouvée sur les vêtements de Lesley avait produit des spermatozoïdes. Or Stefan Kiszko souffrait d’une affection médicale qui l’empêchait d’en produire.
Cette incompatibilité était capitale : elle signifiait qu’il ne pouvait pas être à l’origine de la trace retrouvée sur la victime. Mais l’information ne parvient ni à sa défense ni au jury dans les conditions qui auraient permis d’en mesurer la portée. Des documents parlementaires britanniques consacrés ultérieurement à l’utilisation de l’ADN rappelleront explicitement que cette preuve n’avait pas été présentée à la défense ou au tribunal lors du procès initial.
D’autres accusations contre Kiszko se révéleront également fragiles. Certaines adolescentes ayant participé à sa mise en cause reconnaîtront plus tard que leurs déclarations étaient fausses. En 1976, cependant, le jury dispose surtout de ses aveux et du dossier construit par les enquêteurs.
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Seize années de prison pour un crime qu’il n’a pas commis
En juillet 1976, Stefan Kiszko est reconnu coupable du meurtre de Lesley Molseed et condamné à la prison à vie. Son premier recours échoue. Sa mère, Charlotte, poursuit pendant des années le combat pour faire reconnaître son innocence tandis que l’état psychologique de son fils se détériore en détention.
Le dossier finit par être réexaminé au début des années 1990. La question scientifique laissée de côté seize ans auparavant revient alors au centre de l’affaire. Il est établi que Kiszko ne pouvait pas avoir produit la trace de sperme retrouvée sur les vêtements de Lesley. Le 18 février 1992, la Cour d’appel annule sa condamnation. Les archives nationales britanniques enregistrent désormais officiellement le dossier comme une condamnation annulée en appel.
Kiszko sort libre après avoir passé seize années en prison. Cette libération arrive cependant trop tard pour lui permettre de reconstruire véritablement son existence. Profondément éprouvé par sa détention, il meurt en décembre 1993, moins de deux ans après avoir retrouvé la liberté.
Quelques fragments conservés relancent l’enquête
L’acquittement de Kiszko résout l’erreur judiciaire, mais il restitue à la famille Molseed son énigme initiale : si Stefan Kiszko n’a pas tué Lesley, qui l’a fait ?
La réponse devient envisageable grâce à quelques éléments médico-légaux conservés. Les vêtements de la victime avaient été détruits dans les années 1980, lorsque l’affaire était considérée comme élucidée. Mais de petites bandes adhésives utilisées par les scientifiques pour recueillir des traces sur les sous-vêtements de Lesley avaient survécu dans un laboratoire.
À partir de 1999, de nouvelles techniques permettent d’en extraire un profil génétique masculin. Il ne correspond évidemment pas à Kiszko et permet également d’écarter d’autres suspects. En 2001, la police du West Yorkshire relance officiellement l’enquête. Le profil reste cependant sans correspondance dans la base nationale britannique. Le véritable auteur demeure inconnu.
L’ADN retrouve Ronald Castree trente ans plus tard
Le hasard judiciaire intervient en octobre 2005. Ronald Castree, qui vit dans la région, est arrêté dans le cadre d’une affaire sans rapport avec le meurtre. Il n’est finalement pas poursuivi dans cette procédure, mais son ADN est prélevé et intégré à la base nationale.
La correspondance est spectaculaire : son profil génétique correspond à celui extrait des traces de sperme conservées dans l’affaire Molseed. Les experts présenteront au procès une probabilité d’un milliard contre un qu’une autre personne soit à l’origine de la correspondance.
Le passé de Castree donne également une nouvelle dimension à l’erreur de 1975. Moins d’un an après le meurtre de Lesley, il avait été condamné pour l’enlèvement et l’agression sexuelle d’une fillette de neuf ans. Malgré cela, il n’avait pas figuré parmi les suspects principaux de l’enquête qui avait envoyé Kiszko en prison.
Le 12 novembre 2007, après trente-deux années d’incertitude, Ronald Castree est reconnu coupable du meurtre de Lesley Molseed par la Crown Court de Bradford. Il est condamné à la prison à vie, assortie d’une période minimale de trente ans.
Une erreur que la science aurait pu empêcher
L’affaire Stefan Kiszko possède une particularité qui la distingue de nombreuses erreurs judiciaires résolues par l’ADN. La science n’a pas seulement permis, des décennies plus tard, de trouver le véritable meurtrier. Un élément scientifique capable d’écarter l’homme condamné existait déjà en 1976.
Si cette donnée avait été correctement transmise et confrontée aux autres preuves, Kiszko aurait pu ne jamais être condamné. Au lieu de cela, ses aveux obtenus après un interrogatoire prolongé ont pesé davantage qu’une incompatibilité biologique fondamentale. Seize années de sa vie ont ainsi été perdues tandis que le véritable meurtrier restait libre.
L’ironie judiciaire est particulièrement forte : la trace biologique qui aurait dû protéger Stefan Kiszko contre une condamnation injustifiée est aussi celle qui, grâce aux progrès de l’ADN et à quelques prélèvements miraculeusement conservés, permettra finalement de désigner Ronald Castree. Entre les deux décisions de justice se seront écoulées plus de trente années, laissant derrière elles deux victimes : Lesley Molseed, assassinée à 11 ans, et Stefan Kiszko, condamné pour son meurtre alors que la preuve de son innocence se trouvait déjà dans le dossier.
La Rédaction
Sources et références
- The National Archives, dossier judiciaire Stefan Ivan Kiszko, condamnation annulée en appel en 1992.
- National DNA Database, rapport annuel 2007-2009, documentation parlementaire britannique.
- The Guardian, archives du procès de Ronald Castree et analyses ADN, octobre-novembre 2007.
- Bradford Crown Court, procédure ayant conduit à la condamnation de Ronald Castree en novembre 2007.

