En Australie, un jeune homme est condamné à six ans de prison pour un viol dont personne n’a été témoin. L’accusation repose sur une seule preuve : son ADN, retrouvé sur un prélèvement médical. La correspondance génétique paraît irréfutable. Pourtant, une enquête indépendante démontrera que cette trace provenait très probablement d’une contamination accidentelle. Plus troublant encore, le viol lui-même n’avait jamais été établi. Une erreur judiciaire qui révèle les dangers d’une confiance aveugle dans la science.
Une femme inconsciente et une trace génétique
En juillet 2006, une femme de 48 ans est retrouvée inconsciente et partiellement dévêtue dans les toilettes d’une discothèque de Doncaster, dans la banlieue de Melbourne. Elle ne conserve aucun souvenir d’une agression sexuelle. Les circonstances de sa découverte suscitent néanmoins des inquiétudes et conduisent à un examen médico-légal.
Des prélèvements sont réalisés à l’hôpital. Les analyses révèlent la présence de cellules associées à du sperme, dont le profil génétique correspond à celui de Farah Abdulkadir Jama, un jeune homme de 19 ans.
La découverte paraît décisive. Pourtant, aucun témoin ne l’a aperçu dans l’établissement. Aucune image de vidéosurveillance ne permet de l’y situer. Jama affirme n’avoir jamais fréquenté cette discothèque, dont l’accès est normalement réservé aux personnes âgées de plus de 28 ans.
Une condamnation fondée sur une seule preuve
Le 21 juillet 2008, un jury déclare Farah Jama coupable de viol. Il est condamné à six ans d’emprisonnement.
Le dossier présente une singularité considérable : aucune preuve indépendante ne démontre sa présence sur les lieux ni l’existence d’un rapport sexuel avec la plaignante.
La correspondance ADN suffit pourtant à convaincre les jurés. Sa puissance statistique semble exclure toute autre explication.
Le problème ne réside cependant pas dans l’identification génétique. Les scientifiques ont bien détecté un profil correspondant à Jama. Ce qu’ils n’ont pas établi, c’est la manière dont ce matériel biologique est arrivé sur le prélèvement.
Une contamination venue d’un autre examen
Le retournement intervient lorsque les circonstances des prélèvements sont réexaminées.
Environ vingt-huit heures avant l’examen de la plaignante, une autre femme avait été examinée dans la même salle, par le même médecin. Cette patiente avait eu des relations sexuelles avec Farah Jama.
Des traces biologiques provenant du premier examen avaient donc pu contaminer le matériel utilisé lors du second. L’hypothèse d’un transfert accidentel devient suffisamment sérieuse pour remettre en cause l’ensemble de l’accusation.
La correspondance génétique était authentique, mais sa signification judiciaire était erronée. L’ADN pouvait être présent sur un prélèvement sans que son propriétaire ait jamais rencontré la personne examinée.
À lire aussi : Énigmes judiciaires : l’affaire de Samrye, trois hommes condamnés pour un meurtre que d’autres suspects avaient avoué
Un acquittement et un rapport accablant
Le 7 décembre 2009, la Cour d’appel de Victoria annule la condamnation et prononce l’acquittement de Jama, qui a passé environ quinze mois en prison.
Le gouvernement confie une enquête indépendante à Frank Vincent, ancien juge de la Cour suprême. Son rapport, rendu public en mai 2010, met en évidence de graves défaillances dans la collecte des prélèvements, l’interprétation des résultats et l’appréciation des preuves.
L’enquête conclut qu’une contamination est hautement probable, sans pouvoir reconstituer précisément son mécanisme. Elle souligne également qu’aucun élément fiable n’établissait qu’un viol avait effectivement été commis.
En juin 2010, Jama obtient une indemnisation de 550 000 dollars australiens.
Quand une preuve exacte conduit à une condamnation fausse
L’affaire Farah Jama révèle une erreur fondamentale de raisonnement judiciaire. Les enquêteurs et les magistrats ont confondu la fiabilité de l’identification génétique avec la preuve d’une infraction.
L’ADN pouvait désigner correctement son propriétaire sans démontrer sa présence sur les lieux du crime présumé. En l’absence d’autres éléments, sa découverte avait été interprétée comme une preuve suffisante de culpabilité.
L’énigme tient à ce paradoxe : comment une analyse scientifique correcte a-t-elle pu conduire à condamner un innocent pour un crime dont l’existence même n’était pas démontrée ? La réponse dépasse ce dossier australien. Elle rappelle qu’une preuve, aussi précise soit-elle, ne vaut que par la manière dont elle a été recueillie et interprétée.
La Rédaction
Sources et références
- Frank H. R. Vincent — Inquiry into the Circumstances that Led to the Conviction of Mr Farah Abdulkadir Jama, rapport officiel remis au gouvernement de Victoria, 2010.
- Cour d’appel de Victoria — R v Jama, décision du 7 décembre 2009 annulant la condamnation.
- Australian Broadcasting Corporation (ABC News) — « Jailed man freed over DNA doubts », 7 décembre 2009.
- ABC Radio National — « DNA debacle: the case of Farah Jama », 11 mai 2010.
- ABC News — « DNA evidence not infallible: Hulls », 6 mai 2010.
- Medical Journal of Australia — « Should efforts to minimise DNA contamination of forensic swabs be standardised across Australia? », 2011.

