Le trafic terrestre de cocaïne entre le Mali, le Niger et la Libye ne représente qu’une fraction des volumes acheminés vers l’Europe, mais son poids politique et sécuritaire est disproportionné. Dans un rapport publié le 7 août, la Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC) décrit un corridor où trafiquants, acteurs liés à l’État et groupes armés tirent profit de systèmes de protection qui résistent aux coups d’État, aux offensives militaires et aux recompositions territoriales.
La cocaïne traverse le Sahel depuis plus de vingt ans, mais la persistance de ces routes malgré l’instabilité régionale révèle une réalité plus profonde : le trafic n’est pas seulement un marché criminel, il s’est imbriqué dans les économies politiques de la guerre.
Selon la GI-TOC, la plupart des cargaisons destinées à l’Europe continuent de voyager par mer. Les axes terrestres passant par le Mali, le Niger puis la Libye transportent des volumes plus faibles, mais jouent un rôle central dans les systèmes de rente et de protection qui structurent une partie des territoires sahéliens. Depuis 2019, l’essor de la production latino-américaine, la demande européenne et la pression accrue sur les routes directes ont encore renforcé l’intérêt pour ces itinéraires.
Les trafics survivent aux changements de pouvoir
Les crises politiques ne font pas disparaître les réseaux : elles les obligent à se réorganiser. Au Mali, l’évolution du rapport de forces militaire a déplacé certains itinéraires vers l’est, notamment autour de Ménaka, lorsque des axes auparavant utilisés dans le nord sont devenus plus risqués.
Au Niger, le coup d’État de juillet 2023 a désorganisé des mécanismes de protection établis. Mais cette rupture n’a été que temporaire : à mesure que de nouveaux intermédiaires et de nouvelles garanties se sont constitués, les flux ont repris. En Libye, le Fezzan conserve de son côté une fonction stratégique entre le Sahel et la Méditerranée, malgré les affrontements et les déplacements réguliers des bases logistiques.
Cette capacité d’adaptation est au cœur du constat dressé par la GI-TOC : lorsqu’un corridor devient trop dangereux, les trafiquants l’allongent, changent de protecteur ou renégocient leur accès au territoire. Le commerce est perturbé, rarement supprimé.
La cocaïne achète surtout de la protection
L’un des enseignements les plus sensibles du rapport concerne les acteurs qui captent les revenus. La GI-TOC estime que les segments les plus lucratifs restent dominés par des acteurs bénéficiant de connexions politiques ou étatiques. Le transport de cargaisons importantes dépend largement de la capacité à obtenir une protection suffisamment solide pour franchir postes de contrôle, frontières et territoires disputés.
Les groupes armés interviennent surtout comme prestataires : escortes, sécurisation des convois ou accès à certaines zones. Les organisations jihadistes ne sont, selon le rapport, ni les principales organisatrices ni les principales bénéficiaires directes du trafic. L’État islamique au Sahel aurait néanmoins accru depuis fin 2023 son accès à des ressources liées à cette économie, notamment à travers les territoires qu’il contrôle ou influence.
Le trafic de cocaïne produit ainsi un effet politique plus large que sa seule valeur marchande. Il récompense ceux qui contrôlent les routes, finance des dispositifs armés et entretient des alliances entre économie légale, criminalité et pouvoir local.
Un corridor qui prospère sur la fragmentation
Le paradoxe sahélien apparaît alors clairement : l’instabilité perturbe le trafic, mais elle crée aussi les conditions dans lesquelles la protection devient une marchandise particulièrement rentable.
Les réseaux les plus solides ne dépendent d’ailleurs pas uniquement de la cocaïne. La GI-TOC décrit des acteurs capables de circuler entre cannabis, or, carburant, cigarettes et autres marchés licites ou illicites. Cette diversification leur permet d’absorber les chocs et de revenir rapidement vers les stupéfiants lorsque les conditions redeviennent favorables.
Le corridor Mali-Niger-Libye ne doit donc pas être lu comme une simple route de transit vers l’Europe. Il constitue une infrastructure économique de la fragmentation sahélienne. Tant que le contrôle des territoires restera négociable et que la protection armée pourra être monétisée, la lutte contre la cocaïne se heurtera moins à un problème de frontières qu’à l’économie même des conflits.
La Rédaction
Source : Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC), Cocaine and conflict in Mali, Niger, and Libya, 7 août 2026. Global Initiative

