C’est une guerre du XXIᵉ siècle, menée non seulement sur le terrain, mais aussi dans les nuages numériques. Alors que l’intelligence artificielle devient un instrument décisif dans les conflits modernes, Israël s’appuie sur l’expertise et les infrastructures des plus grandes entreprises technologiques américaines. Une réalité qui soulève des interrogations majeures : jusqu’où les GAFAM sont-ils impliqués dans les stratégies militaires israéliennes ? Et à quel prix pour les populations civiles surveillées, ciblées, voire tuées ?
Des partenariats discrets mais puissants
Depuis plusieurs années, Israël a signé des accords stratégiques avec Amazon Web Services, Google, Microsoft, Palantir, Oracle, ou encore NVIDIA. Ces contrats, souvent dissimulés sous le sceau de la confidentialité, visent à équiper l’armée et les services de renseignement en capacités de stockage massif, traitement algorithmique de données, et solutions d’intelligence artificielle avancée.
Parmi les plus emblématiques : le Project Nimbus, un contrat estimé à 1,2 milliard de dollars, signé en 2021 entre Israël, Google et Amazon, destiné à migrer les données gouvernementales — dont celles de la défense — vers un cloud souverain. Ce projet a provoqué un tollé chez certains employés des deux entreprises, qui y ont vu une complicité avec une politique de répression et de surveillance.
L’IA au cœur du ciblage militaire
Gaza, 2024. Pour la première fois dans l’histoire moderne, une guerre est menée avec l’aide d’un système automatisé capable de générer des centaines de cibles par jour. Ce système s’appelle “Habsora”, l’“Évangile”, et repose sur une analyse algorithmique de données récoltées en masse : appels, mouvements, messages, comportements.
Pour alimenter cette machine, il faut une puissance de calcul gigantesque, que seul le cloud peut fournir. L’armée israélienne délègue donc une part critique de sa guerre à des serveurs hébergés… aux États-Unis, opérés par des entreprises privées. Microsoft, Google, Palantir : tous sont en compétition pour offrir les solutions les plus performantes et les plus rapides.
Surveillance, tri algorithmique et zones grises
Au-delà du champ de bataille, l’IA sert aussi à la surveillance de masse : reconnaissance faciale à Jérusalem-Est, classification automatique des personnes selon leur degré de “dangerosité”, profilage en temps réel des habitants de Gaza ou du Liban.
Cette militarisation de la donnée soulève des questions éthiques cruciales : qui contrôle les algorithmes ? Quel droit pour les populations ciblées ? Que devient la neutralité technologique lorsqu’un outil peut désigner une maison comme “cible légitime” en quelques secondes ?
Plusieurs ONG, dont Amnesty International et Human Rights Watch, dénoncent une déshumanisation du ciblage, facilitée par des entreprises qui, aux États-Unis, se disent engagées pour les droits humains, mais signent dans l’ombre des contrats avec des gouvernements en guerre.
Un business florissant, une éthique absente
Le conflit israélo-palestinien est devenu un marché-test pour les technologies militaires de demain. Et ce sont les géants de la tech qui en récoltent les fruits. Palantir, spécialisée dans le traitement de données de renseignement, a vu sa valorisation bondir depuis les débuts de la guerre. Microsoft a ouvert un centre de R&D à Tel Aviv dédié à la défense. Oracle se positionne désormais comme un acteur clé de la cybersécurité stratégique en Israël.
La compétition pour séduire l’armée israélienne révèle une vérité dérangeante : la guerre est devenue un levier commercial pour la Silicon Valley, et les entreprises qui dominent nos vies numériques façonnent aussi la géopolitique mondiale.
Ce qui se joue aujourd’hui entre Tel Aviv, Seattle et la Silicon Valley dépasse le simple soutien technologique. C’est une réinvention de la guerre, dans laquelle les algorithmes tuent, les clouds hébergent la surveillance, et les géants de la tech redéfinissent les règles sans rendre de comptes. À l’ère de l’intelligence artificielle, la question n’est plus seulement de savoir qui mène la guerre, mais aussi qui la rend possible.
La Rédaction

