Les Chefs d’État et de gouvernement de la Communauté Économique Des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ont désigné dimanche, à l’occasion du 65ᵉ sommet ordinaire de l’organisation, les présidents Bassirou Diomaye Diakhar Faye du Sénégal et Faure Essozimna Gnassingbé du Togo comme facilitateurs dans les discussions avec l’AES. Cette désignation intervient au lendemain du sommet des Chefs d’État de l’AES qui ont clairement tourné le dos à la CEDEAO et suscite une question bien légitime : de quelle marge de manœuvre disposent ces facilitateurs au regard des positions des deux blocs ?
Le sommet de la CEDEAO, comme l’on pouvait s’y attendre, n’a pas pu éviter les questions relatives aux trois pays de l’AES qui ont annoncé, fin janvier, leur retrait de l’organisation. L’on annonçait d’ailleurs que ce serait l’une des questions principales de cette rencontre des chefs d’État de la sous-région. Ayant suivi de près le sommet des chefs d’État des trois pays membres de l’AES (Burkina Faso, Mali, Niger), les chefs d’État de la CEDEAO ont, lors de leur sommet, pris des décisions concernant ces trois pays ayant fait l’objet de sanctions depuis les coups d’État qui ont eu lieu entre 2020 et 2023.
Dans la logique de leur position d’apaisement adoptée lors du dernier sommet extraordinaire de la CEDEAO tenu en février 2024, les dirigeants ouest-africains ont décidé de confier une nouvelle mission aux présidents du Sénégal et du Togo : « La Conférence désigne S.E. Bassirou Diomaye Diakhar Faye, Président de la République du Sénégal comme Facilitateur de la CEDEAO dans les discussions de la Communauté avec l’AES (Burkina Faso, Mali, Niger), en collaboration avec S.E. Faure Essozimna Gnassingbé, Président de la République Togolaise », stipule le communiqué final ayant sanctionné le sommet.
Pourquoi Diomaye Faye et Faure Gnassingbé ?

Le choix porté sur ces deux présidents lors de ce sommet pour la facilitation des discussions avec l’AES paraît être le meilleur et d’ailleurs la seule option envisageable. Selon la logique du communiqué final, c’est le nouveau président sénégalais Bassirou Diomaye Faye qui est le principal facilitateur. Élu fin mars au Sénégal, Bassirou Diomaye Faye a basé sa campagne électorale, entre autres, sur des promesses de rupture et de refondation de la CEDEAO.
Ce jeune président qui participait ainsi à son premier sommet de la CEDEAO avait déjà engagé des démarches personnelles envers les pays concernés. En mai, à l’occasion de sa tournée en début de mandat, Bassirou Diomaye Faye, c’est rendu dans deux des trois pays concernés. Il a rencontré le Colonel Assimi Goïta du Mali et le Capitaine Ibrahim Traoré du Burkina Faso avec qui il a déjà engagé des discussions en vue de leur retour dans l’organisation sous régionale. Même si ces premières rencontres n’ont pas permis d’obtenir les résultats escomptés, la démarche en vaut la chandelle pour le président sénégalais.
Cette nouvelle mission que lui confie la CEDEAO sera pour lui l’occasion de mieux faire pour de meilleurs résultats. Son profil et ses positions sur l’organisation sous régionale font de lui un bon choix pour faciliter les discussions.
Cette tâche confiée à Bassirou Diomaye Faye s’exécutera en collaboration avec le président togolais Faure Gnassingbé, un autre connaisseur du dossier. Représenté à ce sommet par le Prof Robert Dussey, son ministre des Affaires étrangères, Faure Gnassingbé reste un choix incontestable pour une telle mission. Depuis le coup d’État de 2020 intervenu au Mali, et tous les autres qui ont suivi, le président togolais est l’un des rares présidents à garder une constance dans ses approches envers les pays concernés.
Si le Chef de l’État togolais a affiché son opposition aux coups d’État, il n’a cependant jamais soutenu les sanctions jugées « illégales et injustes » envers les pays concernés. Cette position lui vaut la réussite de son intervention dans le dossier des 49 militaires ivoiriens, dans la médiation en vue d’obtenir une rencontre entre une délégation de la CEDEAO et les militaires nigériens ayant renversé le président Mohamed Bazoum, et aussi dans la libération conditionnelle du fils du président Bazoum, entre autres.
Cette position du président togolais fait de lui, le plus écouté dans la sous-région par les pays du Sahel. Son ministre des affaires étrangères à travers lequel il a mené la plupart des médiations, a d’ailleurs été honoré par les autorités du Mali pour ces actions. La présence de Faure Gnassingbé dans ce duo de facilitation avec l’AES sera sans doute perçue comme un signal positif par les chefs d’État de l’AES. Mais cela ne rend guère la mission moins compliquée pour ces deux chefs d’État.
Que leur demande-t-on ?
Même si le communiqué final annonçant le choix porté sur ces deux hommes n’a pas clairement défini leur rôle, un passage dudit communiqué renseigne sur leur tâche. Il s’agira de faciliter « les discussions avec l’AES (Burkina Faso, Mali, Niger) ». Ces deux chefs d’État sont donc chargés de créer les conditions de futures discussions entre les deux blocs. Même si les Chefs d’État de l’AES ont acté la rupture avec la communauté sous régionale, l’efficacité de ce duo de facilitateurs pourrait conduire à la création de canaux de discussion. Mais malgré cet espoir, des doutes subsistent selon certains observateurs sur les résultats que pourrait donner une telle mission.

Il faut d’ores-et-déjà signaler que les dirigeants de l’AES ont clairement affiché à leur sommet samedi à Niamey, leur volonté de rompre totalement les relations avec la CEDEAO qu’ils accusent de plusieurs maux. Une telle position sera difficile à changer, mais certains acquis pourraient être consolidés si les facilitateurs s’y prennent bien.
Sauver les meubles pour ne pas perdre la face
À l’étape actuelle des relations entre les deux blocs, il serait risqué de miser dans un premier temps sur un retour total des pays de l’AES à la CEDEAO. Cependant, en tenant compte des attributions et des avantages qu’offre la communauté sous régionale, les discussions peuvent être bénéfiques pour les deux blocs s’ils savent sauver les meubles. Pour éviter une rupture totale, les deux camps peuvent s’accorder sur la préservation des acquis de la communauté pour leurs peuples. Les discussions peuvent permettre de maintenir, ou réadapter sans le supprimer, les principes d’intégration des populations à travers la libre circulation des personnes et des biens entre les deux espaces.

Même si cette libre circulation a toujours souffert de certains vices, sa préservation sera bénéfique pour les populations des deux communautés. Les relations bilatérales doivent également être encouragées entre les pays des deux communautés afin d’éviter que ce départ n’ait des impacts plus dramatiques sur les opérateurs économiques ressortissants des deux communautés.
De telles dispositions serviraient à préserver les acquis de l’espace communautaire et ne pas perdre la face. Au plan sécuritaire, l’une des meilleures options aujourd’hui défendues par les autorités est la mutualisation des forces ou les collaborations interétatiques permettant de coordonner, de façon plus efficace, la lutte contre le terrorisme et l’insécurité sous toutes ses formes. Même si l’espace se scinde en deux communautés, la lutte contre l’ennemi commun devrait surpasser les divisions.
Fin connaisseur de la situation actuelle que traverse la sous-région, l’expertise du président togolais sera très attendue dans cette mission. La jeunesse du président sénégalais et ses positions qui s’alignent parfaitement sur celles des pays du Sahel en matière de souveraineté, sont des atouts majeurs qui devront profiter aux deux blocs et surtout aux populations, victimes collatérales d’une rupture brutale si le départ n’est pas négocié.

