“Nous pourrions développer un vaccin spécifique pour chaque patient, adaptable à tous les types de tumeurs, qu’elles soient avancées ou non”, explique Mathieu Rouanne, chirurgien et chercheur associé à l’Université de Columbia aux États-Unis. Cet espoir est soutenu par une étude récemment publiée dans la revue Nature, à laquelle il a participé. Les chercheurs, incluant Andrew Redenti, principal auteur de l’étude, et l’équipe du département de microbiologie et immunologie de Columbia, ont mis au point un vaccin expérimental capable de cibler spécifiquement les cellules cancéreuses sans toucher les cellules saines.
Néoantigènes : le code unique des tumeurs
Les cellules cancéreuses produisent des protéines particulières, appelées “néoantigènes”, qui se forment lors des mutations génétiques propres à chaque tumeur. Ces protéines permettent au système immunitaire de différencier les cellules cancéreuses des cellules saines. “Nous identifions les néoantigènes spécifiques de chaque tumeur, puis les intégrons dans des bactéries modifiées qui seront injectées dans l’organisme”, explique Rouanne. Une fois dans le corps, ces bactéries se concentrent autour des tumeurs où elles prolifèrent, déclenchant une réponse immunitaire qui élimine les cellules cancéreuses.
Une bactérie inoffensive comme base du vaccin
Le vaccin utilise une souche inoffensive d’Escherichia coli, connue sous le nom de Nissle 1917. Déjà utilisée comme probiotique, cette souche ne représente aucun danger pour l’organisme humain. Lorsqu’elles sont en place, ces bactéries émettent des signaux d’alarme, attirant des cellules immunitaires comme les macrophages et les cellules dendritiques, qui attaquent alors les bactéries, découvrant ainsi les néoantigènes intégrés. Cela permet aux cellules T de reconnaître et d’attaquer les cellules cancéreuses.
Un système immunitaire préparé pour prévenir les rechutes
L’une des promesses de cette approche est de fournir une “mémoire immunitaire” contre le cancer, limitant ainsi les risques de rechutes. Lors de tests effectués sur des souris, les chercheurs ont observé que même après la réintroduction de cellules tumorales, celles-ci étaient immédiatement reconnues et attaquées par le système immunitaire, empêchant le développement de nouvelles tumeurs.
Vers des essais cliniques chez l’homme
Bien que ce vaccin soit encore au stade expérimental et testé uniquement sur des modèles murins, les prochaines étapes comprennent des essais cliniques chez l’homme. Les chercheurs espèrent que cette méthode pourra être adaptée pour traiter divers types de tumeurs. Une étude de 2023 dans Clinical Cancer Research a déjà montré que la souche bactérienne utilisée est bien tolérée chez l’humain lorsqu’elle est directement injectée dans la tumeur, renforçant ainsi les espoirs de Mathieu Rouanne et de son équipe.
Retour aux sources de l’immunothérapie
Cette approche innovante s’inspire des travaux de William Coley, un pionnier de l’immunothérapie, qui, en 1893, a constaté une réduction de tumeur chez un patient atteint de sarcome après une infection. Son utilisation de “toxines de Coley” a marqué les premières tentatives d’utilisation de bactéries pour stimuler le système immunitaire. Avec les avancées en bio-ingénierie, cette méthode revient aujourd’hui en force, offrant de nouvelles perspectives pour un traitement anticancéreux personnalisé et potentiellement révolutionnaire.
La Rédaction

